Démocratie représentative: plateau de jeu pour néo-libéraux concurrents

A tou.te.s celles et ceux qui en appellent à faire front pour la défense républicaine et démocratique des institutions. A tou.te.s celles et ceux qui en appellent au pacifisme ou au retour à l’ordre. A tou.te.s celles et ceux qui appellent les mouvements sociaux à retourner dans le carcan de gouvernance dans lesquels on les avait bordé .

A tou.te.s celles et ceux qui estiment encore qu’il faut garder ses distances avec la lame de fond contestataire actuelle car elle n’aurait pas montré patte blanche au regard des critères de la gauche  "traditionnelle".
A tout ce monde là, je veux dire : la démocratie que vous croyez défendre se meure de la main de ceux qui vous instrumentalisent et le sursaut actuel est sa chance de survie.

Ces appels qui agitent d'un côté la "démocratie" selon Macron et de l'autre le risque fasciste derrière le "populisme" sont le fruit d'une concurrence entre différentes formes de néo-libéralisme. Ces néo-libéralismes se combattent entre eux pour la conquête du pouvoir mais ont pour point commun de vouloir reléguer la démocratie au rang du spectacle. Aux urnes tous les 4-5 ans et gouvernementalité au quotidien.

De nombreux chercheur.se.s ont travaillé sur ces formes de néo-libéralismes et montrent que loin d'être incompatible avec le nationalisme, le néo-libéralisme identitaire a attisé la haine chez classes populaires et moyennes afin de les mettre au service d'une idéologie portée par des grands patrons libertariens (américains mais pas seulement puisque ces cercles néo-libéraux se réunissent dans de nombreux think tank à travers le monde). Désigner les personnes les plus défavorisées pour capturer le vote ce celles et ceux à qui le capital (v)a tout volé. Stratégie éprouvée depuis des décennies par les droites, renouvelée récemment par les équipes de Trump qui y ont ajouté une arnaque numérique.
En Europe l'ordo-libéralisme a choisi une autre voie: il s'agit d'évacuer la démocratie par la construction d'une gouvernance qui incorpore les minorités et les écologistes pour empêcher toute politique (c’est à dire de dissensus) en dehors des institutions tenues par l'Etat néo-libéral. Cet ordo libéralisme, qui présente un visage beaucoup plus "humain", beaucoup plus compatible avec des classes moyennes et aisées encore souvent très attachées à un certain humanisme, parvient, du fait notamment de la présence du néo-libéralisme identitaire incarné par Trump, Orban, Erdogan mais également par les partis d'extrême droite partout à travers l'Europe, à se présenter comme la seule alternative.

"Nous ou le chaos", c’est la farce qui se joue à chaque élection depuis 2002. Or ces ordo-libéraux (qui se sont présentés tantôt à droite tantôt à gauche et aujourd’hui au milieu) ne constituent en rien une alternative à la casse sociale, et au contraire poussent toujours plus loin le délitement de l'Etat dit providence qui avait constitué la base du contrat social d'après guerre. C’est ce dont se rendent compte aujourd’hui certaines couches de la population, méprisées, laissées de côté, trichées, trompées par les 40 dernières années au cours desquelles l’Etat social a été détricoté. Ces gens qui, quelque part sont restés fidèles au socialisme qui voulait "changer la vie" tandis que le PS s'acculturait durablement à l'ethos des puissants pour devenir une gauche "de gouvernement".

Les gilets jaunes sont en partie l’expression d’un ras le bol face à cette dynamique délétère qui a instrumentalisé les classes moyennes et aisées. Au nom de l’humanisme auquel elles tiennent (sans jamais pourtant vraiment le mettre en œuvre, on pensera en particulier à l'Aquarius) on les fait voter en faveur de politiques allant, de fait, contre les intérêts des 6-7 premiers déciles de population. La révolte qui se joue actuellement est complexe, car elle fait ressurgir une lutte des classes enfouie depuis trop longtemps, mais elle reflète également la révolte de celle de ceux qu’on a parqué dans le péri-urbain en leur faisant croire que ce modèle du bonheur justifiait le fait qu’ils perdent leur vie à la gagner. Surtout elle fait apparaître au grand jours les « camps adversaires » qui ont été formulés par l'instrumentalisation des populations par les différentes formes de néo-libéralisme qui flattent chez les différents groupes des « instincts », qu’ils soient identitaires ou en faveur des minorités culturelles et/ou de l’écologie afin de les faire voter dans le sens qui importe à la frange dominante de l’élite au pouvoir.

Si certain.e.s gilets jaunes prêtent le flanc à des revendications identitaires et cèdent aux sirènes de l’extrême droite c’est parce que depuis des décennies à chaque élections on plaque sur eux ce discours identitaire afin de faire peur aux classes aisées et urbaines. Que le racisme soit une réalité ignoble qu’il faille combattre sans relâche, cela ne fait aucun doute, mais ce racisme, qui tire sa source avant tout de la violence institutionnelle, n’est pas plus l’apanage des classes populaires que celle des classes supérieures, bien au contraire. L’attribution publique de ce racisme aux « beaufs » des banlieues pavillonnaires sert des buts politiques dont il est impératif de ne pas être dupe. Si on les laisse faire, les élites néo-libérales de tous bords qu’elles soient identitaires, ordo-libérales ou autre, vont nous jouer les un.e.s contre les autres comme des pions dans une partie d’échec destructrice, pour la planète, pour les sociétés, pour les personnes. En commençant comme toujours par les moins privilégié.e.s.

Et pourtant rien de tout ça n’est une fatalité. Des alternatives existent. Elles ont été théorisées, et mises en pratiques. Les communs, les coopératives, la délibération dans le cadre d’assemblées populaires. Ces notions sont présentes dans les recherches de ceux et celles qui pensent le changement social sur la base de l’émancipation individuelle et collective, mais également dans les revendications des Gilets Jaunes.

Quand les gilets jaunes demandent des changements institutionnels, une meilleure répartitions des richesses, l’instauration d’une assemblée citoyenne tirée au sort à la place du Sénat, un salaire minimum décent et la fin de l'évasion fiscale, des assemblées citoyennes locales qui fassent exister de dissensus et permettent la délibération de tou.te.s, il est absolument nécessaire d’écouter. Non seulement cela témoigne de cette volonté populaire très profonde d’un changement radical, mais ces propositions fournissent également des pistes de solutions aux problèmes sociaux qui n’ont rencontré depuis des décennies qu’un silence assourdissant ou un brouhaha hypocrite. Il est impératif aujourd’hui de cesser de présenter les gilets jaunes uniquement comme un problème social auquel le pouvoir doit apporter une solution, et de commencer à traiter les gilets jaunes comme des gens voulant apporter des réponses et des alternatives aux problèmes posés par le pouvoir !

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