A l'hôpital public

A l'hôpital public, on a, comme les prisonniers, des pyjamas en papier crépon de couleur sombre et des bracelets avec des codes-barres qui permettent de vous identifier. Mais il n'y a ni chauffage ni couvertures ni taies d'oreiller, enfin si, en plastique ou en papier...

A l'hôpital public,

A l'hôpital public, on a, comme les prisonniers, des pyjamas en papier crépon de couleur sombre et des bracelets avec des codes-barres qui permettent de vous identifier. Mais il n'y a ni chauffage ni couvertures ni taies d'oreiller - enfin si, en plastique ou en papier - ni serviettes. On se sert de draps pour s'essuyer et les communs sont emplis d'une odeur telle qu'on voudrait l'oublier juste parce qu'elle nous évoque la mort qui est là, tout près, peut-être dans la chambre à côté. 

Aux urgences de l'hôpital public, on compile et collectionne les dossiers de patients perdus aux regards hallucinés. Les soignants, muets, obéissent à des protocoles stricts et mécaniques. Les médecins, étrangers à eux-mêmes comme aux malades, posent et reposent toujours les mêmes questions, ordonnent des examens, prononcent des verdicts. Lorsque l'on rejoint l'unité assignée après une nuit sans fond dans le couloir des urgences, un spécialiste, sorte de régisseur d'étage, vous découvre un matin dans l'une de ses chambres, comme un objet trouvé.

A l'hôpital public, si l'on a la mauvaise idée d'avoir plusieurs pathologies en même temps, il semble qu'une seule d'entre elles puisse être traitée. Bien sûr, on n'a pas le temps de transmettre les dossiers, encore moins d'en discuter. Et de toute façon, même si l'on utilise le numérique, on ne peut pas être au four et au moulin, c'est-à-dire dans différents services en même temps. Ici plus qu'ailleurs, personne n'a le don d'ubiquité. Et il y a ces murs, ces limites, ces frontières et ces plates-bandes, ces prés carrés sur lesquels on sait qu'il ne faut pas empiéter. 
D'ailleurs, c'est vrai, on ne peut pas exiger d'un plombier qu'il fasse le travail d'un boucher. Trop c'est trop, il faut savoir choisir. Le service public n'est pas un buffet à volonté.

A l'hôpital public, il y a des vieux qui hurlent, qui crient de douleur, qui invoquent la mort, supplient d'être délivrés grâce au sésame - la morphine - pour oublier l'humiliation de rester à terre pendant des heures malgré les portes ouvertes. Le cul et les doigts tapissés d'excréments parce que la vie les a lâchés par les sphincters.

A l'hôpital public, la nuit est effrayante car elle est sans repos. Le silence, le calme de l'obscurité y sont interdits. Il y a des machines avec des sons étranges et des lumières qui clignotent, se reflètent sur les plafonds et les portes : rouge, bleu, vert, rouge, bleu, vert... Pourquoi ? Le sens de ces couleurs mystérieuses et inquiétantes ne doit être révélé au monde profane des patients. 

Il y a aussi les bruits de sabots qui glissent sur le sol, les rires et les aboiements de ceux qui parcourent des couloirs sans fin. Des clameurs, des râles, des gémissements, la rythmique d'appareils de ventilation artificielle, des portes qui claquent, des bruits de clés, des silhouettes qui accourent, des odeurs de viennoiseries et de café pour supporter la nuit. Et pourtant, lorsque l'on presse de toutes ses forces la poire de cet espèce de cordon ombilical qui vous relie à la vie, l'éternité a le temps de s'installer avant que ne surgisse un visage qui ne suinte pas la fraternité.

A l'hôpital public, il arrive parfois qu'un compagnon d'infortune soit brutalement installé dans votre chambre double, violé dans son intimité par votre seule présence. On allume les néons, le passe à la question, le pèse, lui prend la tension, capte les battements de son coeur, le pique. Mais ses supplications, ses interrogations restent sans réponse, comme revêtues de vague. Quoi qu'il en soit, "ce sera au médecin d' en décider demain". Mais de quoi si ce n' est de votre destin ?

A l'hôpital public, les portes battent et s'abattent sur des vies. Mais celles-ci sont sans visage. Elles ne sont plus que supports de perfusions, brancards, plâtres, bandages, fauteuils roulants, intubations... De la chair humaine à découper, tronçonner, débiter. Comme si les équipes avaient été formées dans un abattoir où chaque tâche est répartie comme sur une chaîne de montage. D' abord l'inspection ante mortem, puis les saignées, l'étourdissement par sédatifs ou anesthésie, l'éviscération, le raccommodage, et si cela se termine bien, la salle de réveil, où l'on retrouve ces autres, shootés, vomissant dans des haricots, déféquant dans des tuyaux, délirants et impuissants, mais dont les plaies sont toujours soigneusement bandées.

A l'hôpital public, quand on veut sortir, c'est toujours ou trop tôt ou trop tard. Si l'on privilégie l'ambulatoire - pour des raisons économiques - il ne faut pas traîner, on n'a pas les moyens de supporter, encore moins d' accompagner ces lambeaux de chair humaine qui sauront bien se désinfecter eux-mêmes. Par contre, pas question de sortie anticipée, on ne doit jamais remettre en cause l'autorité et la responsabilité du médecin. Et si l'on vous impose, par exemple, plusieurs jours passés en observation, sans vous expliquer pourquoi et malgré des examens normaux, le patient rétif doit signer une décharge comparable à un arrêt de mort. C'est écrit noir sur blanc, personne d'autre que vous ne pourra être responsable de votre décès par infection. Tant pis, on vous aura prévenu. Et puisque c'est comme ça, vous n'aurez droit ni aux ordonnances ni au bon de transport, même si vous vous trouvez dans un environnement inconnu.

Il faut reconnaître qu'à l'hôpital public, les personnels soignants font eux aussi partie de ce nouveau lumpenprolétariat. Exploités, usés, dégoûtés, frustrés, débordés... ce qui leur reste : la vocation du Saint ou le ressentiment à l'égard des plus faibles. Un tas de victimes, d'accidentés, de cabossés, de pouilleux dont il faut s'occuper. Mais au moins, ils sont dociles et faciles à infantiliser. Pourtant, ceux qui règnent et sont au plus près de cette cour des miracles, ne sont que des exécutants. Maltraités, méprisés, humiliés par la hiérarchie. Il n'en reste pourtant pas moins vrai que celle-ci constitue pour eux un ordre rassurant. Le confort de ne pas être livré à soi-même, à l'angoisse de la liberté face à des choix cruciaux. Considérés comme des laquais par les puissants, ceux qui savent, ceux qui gèrent, ils sont jugés non sur leur faculté d'empathie, de bienveillance, mais sur la quantité du travail abattu, leur fonctionnalité, leur rapidité, leur efficacité. Dans ce système, leurs corps doivent s'adapter au rythme des machines. Pour se préserver des morts-vivants qui les assaillent, il y a, heureusement, le poste de soin. Sorte de ruche délimitée par des lignes rouges tracées au sol, qui sont infranchissables pour les quidam. On peut ainsi ignorer leur présence silencieuse ou rabrouer de loin ceux qui osent s'exprimer. Renvoyés une fois de plus au désert de leur solitude et de leurs besoins.

Entrer à l'hôpital public, c'est un peu comme embarquer sur le Titanic. On s'imagine faire une longue traversée, parfois difficile mais entourés. Mais le paquebot percute inéluctablement l'iceberg, celui de la rentabilité, des coupes sombres dans les budgets, ceux qui devaient servir la devise : liberté-égalité-fraternié. Tant pis, les plus riches iront dans des cliniques privées.

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