Au musée d'Aquitaine, l'impossible décentrement

Depuis 2009, à Bordeaux, le musée d'Aquitaine consacre plusieurs salles à l'esclavage et plus précisément à la place du port bordelais dans le commerce triangulaire : « Bordeaux au XVIIIe siècle, le commerce atlantique et l'esclavage ».

Depuis 2009, à Bordeaux, le musée d'Aquitaine consacre plusieurs salles à l'esclavage et plus précisément à la place du port bordelais dans le commerce triangulaire : « Bordeaux au XVIIIe siècle, le commerce atlantique et l'esclavage ».

En France, un tel affrontement de façade du sujet dans un lieu public est assez rare pour qu'on aborde avec plaisir cette franchise affichée, cette marque d'une volonté de montrer, d'expliquer et, qui sait, de critiquer. Au XXIè siècle, il n'est jamais trop tard. 

Seulement, dès les premiers pas, l'ambiance est à la grandeur et à l'or. Le début du parcours consiste à rappeler au visiteur le rôle de la ville de Bordeaux dans la France du XVIIIè siècle (la présentation des salles est ici). Dans ces salles, c'est d'abord de Bordeaux dont il est question, de son rayonnement, de sa richesse et de sa puissance.

L'exposition mêle mobilier, tableaux, sculptures monumentales, attestant du prestige de la ville. Salle après salle, la recontextualisation conduit vers des séquences plus spécifiques qui documentent les échanges commerciaux, comparent les différents ports. L'ambiance est feutrée, intimiste, use des codes de la scénographie du XXIè siècle : cartels élégants, illustrations à l'appui, recours à l'audiovisuel.

Par un cartel placé sur un mur qui marque un changement de séquence, on est amené vers le commerce triangulaire. Sur ce panneau, il est écrit finement que «moins de 5%» du commerce bordelais était alors consacré à la traite négrière. Sur celui d'après, il est rappelé que «plus de 95%» du commerce était consacré aux denrées, au tabac, à l'or...etc.

Pourtant, on chercherait à faire oublier le rôle de la ville dans ce commerce d'hommes qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Voir par exemple cette carte, qui au beau milieu du XVIIIè siècle remonte l'histoire pour dessiner les routes de l'esclavage aux XIIè et XIIIè siècles, à une époque ou ni Bordeaux ni Nantes n'apparaissent dans le circuit de la traite.

Ailleurs, comme dans le Dictionnaire des esclavages dirigé par l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, on présente les choses plutôt comme cela :

 

A la fin, pour celui qui veut bien faire le pas de côté nécessaire, deux petites salles consacrées aux arts africains au sein de l'espace ethnographique...dont il n'est pas question dans la présentation des salles. Paradoxe final, les collections ethnographiques bénéficient d'une présentation vieillissante, entre la brillance des salles précédentes et les toilettes.On ne peut s'empêcher de s'interroger sur les choix de mise en valeur des collections : est-il pertinent de cloisonner l'exposition du patrimoine européen des richesses ethnographiques ? Est il logique de valoriser la diversité des cultures en délaissant les patrimoines qui les fondent ?

Quelque chose comme une incapacité à se voir, à critiquer sa condition d'occidental est dans l'air. Pourtant, le musée ambitionne de décentrer le regard (voir sur le site internet au sujet du livre publié à la suite de l'ouverture des salles) :«Après l'ouverture des salles du musée d'Aquitaine consacrées à « Bordeaux au XVIIIe siècle, le commerce atlantique et l'esclavage » en mai 2009, cet ouvrage, richement illustré de documents inédits, contribue à diffuser l'état des connaissances sur cette question en présentant avant tout des faits et leur enchaînement. Cet objectif contraint à décentrer son regard : si Bordeaux et l'Aquitaine sont bien au centre de cette histoire, il faut aussi aller voir en Afrique ou aux Antilles comment celle-ci a été vécue».

Il y a une histoire, Bordeaux y a tenu une place riche et puissante, et il nous est proposé de voir quelle y est la place de l'Afrique et des africains...Cela n'est pas sans rappeler un certain discours de Dakar.

Mais on a parlé de décentrement et, en effet,vous y êtes. L'exercice peut se poursuivre au rez-de-chaussée où se tient ces temps-ci une exposition temporaire consacrée à l'art aborigène intitulée «Mémoires vives» (jusqu'au 30 mars au musée d'Aquitaine). En descendant les marches vous repensez à la définition du décentrement donnée par Pierre-Etienne Vendamme dans un récent article de la Revue française de pédagogie (« Quels fondements philosophiques pour l’enseignement de la morale laïque ? Pour une éducation au décentrement », Revue française de pédagogie [En ligne], 182 | 2013). Pour lui, «Le décentrement (ou la « décentration ») est en effet cette faculté morale par laquelle un individu se montre capable de sortir de soi, d’élargir son jugement pour prendre en compte autrui, en lui accordant autant de valeur qu’à lui-même».

Accorder à autrui autant de valeur qu'à soi même, c'est bien de cela dont il est question, au Musée d'Aquitaine comme ailleurs, pour ambitionner de comprendre. Mais au Musée d'Aquitaine, sortir de soi est, semble-t-il, impossible. Ainsi de l'introduction à l'exposition sur l'art aborigène :

Les aborigènes ne nous ont pas attendus pour créer ! On ne sait s'il faut en rire ou en pleurer, ce dont la suite de l'exposition ne nous laisse pas le temps. On apprend tout de suite après, pour dissiper tout doute, que l'art aborigène est «indissociable» des relations établies avec nous.

 

Après quelques oeuvres, on vous apprendra, visiteurs supérieurs, que ces lointains artistes ont même certaines choses en plus que nous : «L'Australie est même plus riche en art pariétal que l'Europe l'Afrique du Sud réunies».

Ici, la manipulation scénographique déploit toute son intelligence. C'est la subtilité des contenus, la timidité des prises de positions, la fadeur du discours qui n'offre qu'une moitié d'Histoire. Si le propos du musée d'Aquitaine prête à remise en cause, ce sont surtout, tous les sous-entendus, toutes les images latentes, les demi-mots qui témoignent d'une interprétation complaisante du patrimoine politique ou culturelle. Les objets, les oeuvresont le malheur d'être muets par nature, la force de leur contenu les rend signifiant mais parfois, d'être mal présentés, ils en perdent leur sens et vont jusqu'à se contredire.

Après la visite, l'entretien de BlouinArteInfo avec un des commissaire de l'exposition, Paul Matharan, achève d'expliquer l'incapacité au décentrement. Celui-ci résume bien le point de vue, ou plutôt la culture à l'oeuvre dans ce musée. Il déclare «On présente d'abord l'histoire des Aborigènes, avant et après leur contact avec les Européens». Au centre donc, les européens, à la périphérie, les autres, esclaves d'Afrique noire ou aborigènes d'Australie.

On regrette presque de ne pas terminer la visite avec un cartel qui, clôturant d'une touche sarcastique cette balade en territoire conquis, retranscrirait un extrait de la définition d'ethnocentrisme donnée par Pierre Bonte et Michel Izard dans leur dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie : «attitude collective consistant à répudier les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont le plus éloignées de celles propres à une société donnée».

 

 

 

 

 

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