Marive
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 nov. 2019

« On vous connaît vous les femmes »

9h du matin. Commissariat d’un arrondissement du centre de Paris. J'explique ma situation. J’ai fait une main courante pour violences conjugales il y a un mois, je peux porter plainte à tout moment pour ces faits. Je suis nerveusement épuisée. En sortant je m’effondre en larmes.

Marive
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

9h du matin. Commissariat d’un arrondissement du centre de Paris. Juin 2019. Accueil parfait par une jeune femme puis un homme vient me chercher. Je m’installe dans un bureau. Un boucan épouvantable. Le commissariat est en travaux. Le flic souffle.

Je lui explique ma situation : j’ai fait une main courante pour violences conjugales il y a un mois. Sur la main courante, il est écrit que je peux porter plainte à tout moment pour ces faits : mon conjoint m’a menacé de me « casser la gueule » en me serrant par le cou et m’a empêché de sortir de la pièce avec brutalité alors que j’essayais de m’échapper.

A l’époque de la main courante, j’étais tombée sur une femme qui voulait que je porte plainte. Je n’étais pas prête. Je montre le document au policier et lui explique que je veux porter plainte. Il refuse. J’insiste en lui disant que dans un commissariat du Val-de-Marne où j’étais allée, on était prêt à prendre ma plainte (à ce moment-là, je n’étais toujours pas prête). Il me répond : « Ils avaient qu’à le faire alors ! »

Il passe un coup de téléphone pour voir si quelqu’un d’autre est disponible. Personne ne peut. Il refuse à nouveau, il ne veut pas prendre ma plainte sans explication aucune (il ne veut pas bosser ?).  Je m’effondre en larmes. J’ai mis plus d’une semaine à me décider pour porter plainte, je vis encore sous le même toit que mon conjoint. J’ai une enfant de 9 ans. Cela fait 10 mn que je suis face à lui.

Il réagit à mes larmes : « Madame, nous (la police) sommes les boucs-émissaires de la société ! » Moi : « Je sais Monsieur, je sais, mais je vous en prie, prenez ma plainte, c’est écrit là noir sur blanc que je peux porter plainte… » Je me ressaisis, ravale mes sanglots. Là un autre policier entre et dit : « Il faut que tu la prennes ! ». Après 15 minutes de négociations,je peux enfin porter plainte…

« L’entretien » commence alors. Il me pose des questions précises sur les faits. Il fait son boulot, tape ma plainte sur l’ordinateur. Et puis tout d’un coup, il lève la tête et me dit : « Entre nous, là c’est de la psychologie, vous avez une relation sado-masochiste avec votre conjoint ? » Sourire en coin. Moi : « Je n’éprouve aucun plaisir sexuel quand il me frappe si c’est ça que vous voulez dire. » Je me demande où je suis. Ce que je fais là. Je prends sur moi et n’oublie pas mon objectif : porter plainte.

Puis il me demande si mon conjoint est suivi en psychiatrie. Je lui dis que plus ou moins, c’est compliqué. Il me demande ce qu’il a. Je lui réponds que je ne suis pas psychiatre. Il insiste : « Il faut que je remplisse la ligne ! » Je répète : « Je ne suis pas psychiatre ! » « Madame il faut remplir la case ! » Je finis par donner mon « diagnostic » : névrose obsessionnelle avec tendances paranoïaques.

« Est-il psychophrène ? » Moi (heureusement que je suis de la partie, je suis psychologue !) :« Vous voulez dire psychopathe ou schizophrène ? Je ne sais pas ce qu’est un “psychophrène“… » Lui : « Oui, c’est ça psychopathe ou schizophrène. » Moi : « Ni l’un ni l’autre. » Il tape sur son clavier, lève la tête un peu gêné et me demande d’épeler « schizophrène »…

Cela fait à peu près 30 minutes que je réponds à ses questions. Je suis nerveusement épuisée.

Le bruit est incessant. A nouveau le policier se plaindra d’être un bouc-émissaire.

Au bout d’une heure de supplice, et je pèse mes mots, il conclut : « Vous allez faire souffrir votre fille en vous séparant… » Il m’achève. Je n’ai qu’une hâte, partir de ce bureau.

Il imprime ma plainte et me dis de signer. Je signe sans lire. Puis dans un moment de lucidité, je demande à relire ma plainte. Là il me dit d’un ton sévère : « C’est ce que vous m’avez dit ! ». Je capitule. « Et j’espère que vous allez pas la retirer votre plainte car on vous connaît vous les femmes ! » En sortant je m’effondre en larmes.

Quelques jours plus tard un autre policier me recontactera. Sur ma plainte, il est inscrit que j’avais des hématomes, ce qui est faux. Le policier au téléphone me dira : « Madame, il faut relire sa plainte avant de signer ! » Je lui expliquerai les conditions dans lesquelles ma plainte a été prise. Il me conseillera de porter plainte à la police des polices… Cause perdue d’avance…

Mon ex- conjoint a été convoqué, prise d’empreintes, photos sous toutes les coutures. Pas de garde à vue. Il doit se tenir à carreau pendant 6 mois, je crois. Je l’ai quitté. Jusqu’à présent, il n’a plus été violent avec moi. Je m’en sors bien.

Porter plainte pour violences conjugales dans ce commissariat de Paris, c’est-à-dire en France en 2019, est un véritable parcours du combattant. J’ai honte pour mon pays. On a fait tout un tapage médiatique à ce sujet ces derniers mois. Et si on commençait par former les policiers ?

Vraisemblablement ce policier était lui-même en souffrance, il se qualifiera tout de même de « bouc émissaire » à deux reprises en une heure ! Former et accompagner les policiers. Un bon début. Le B.A-BA.

Je pense souvent à toutes les femmes qui n’ont pas pu porter plainte. Certaines sont maintenant décédées sous les coups de leur conjoint… Et cela me révolte !

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat ou leur candidate à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Justice
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan

La sélection du Club

Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras
Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel
Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau