Matin d'hiver, premier jour de l'année

Premier jour de l'hiver 2021. La rue est à nous. Regard sur une longue marche intérieure. Un parcours vers une recherche de solitude éclairée. Partage.

Le 27, 28, 29 juillet 1830.

Du ciel au socle. Les noms des martyrs se lisent des ailes de la Liberté au socle de bronze de la colonne de juillet.

Les Trois Glorieuses. Trois jours mémorables d'insurrection contre la confiscation des libertés ont traversé les siècles. A la mémoire des martyrs.

En face. L'Opéra Bastille. Imposant édifice de la Culture appelle à la générosité. Il est midi. Premier matin glacial de la nouvelle année : deux milles vingt et une.

Sur l'escalier pyramidal de l'Opéra Bastille dort un sans abri.

Sur son écran géant. L'Opéra Bastille appelle à la générosité d'ici ou d'ailleurs : L'Opéra chez soi. Consiste à accueillir un sans abri chez soi... oups ! Erreur. Sur son écran géant. L'Opéra Bastille appelle à accueillir un opéra chez soi : Wolfgang Amadeus Mozart et la flûte enchantée. La Nuit de l'Opéra est le prochain film phare de l'année en cours.

La nuit de l'Opéra, lui, le sans abri, il l'a passé devant les portes de l'Opéra Bastille. Dans un sac de couchage.

Paradoxe des vies.

Place de la Bastille. Réminiscence des luttes. Passées comme présentes.

Aux trois glorieuses se succèdent les slogans imprimés à l'encre des gilets jaunes scandant un nouveau modèle de société. Sans monument à leurs martyres : les manifestants gilets jaunes mutilités sont-ils en quête de représentation à leur mémoire. Est-ce l'internet qui s'érige en monument - Allo Place Bauveau - le site dédié au rescensement des mutilés de France des manifestants gilets jaunes.

J'avance dans cette marche. Seule. Au premier matin de l'année comme dans un jeu de memory. Je pioche des cartes. Sur mon chemin j'observe les traces du passé sur les murs l'histoire s'écrit avec sa lettre majuscule. La lettre de noblesse, elle, est la lettre solidarité.

L'Accacia élabore une fanrandole de titre. Dans sa vitrine les titres tissent de livre en livre une broderie de poésie suave. La fine fleur de la dentelle littéraire.

Le sens accent circonflexe sur la recherche sensible des mots.

Le jeu consiste à mémoriser en un court instant toute la richesse des mots évoqués de leur première de couverture; la peinture s'allie au concept.

Sonne l'invitation à la lecture - Celestia, La Nuit avait l'odeur de celle du jasmin, Le souffle de la femme, Le flot de la poésie continuera à couler...

Je tricote à l'aiguille cousant de fil d'or la fine dentelle des mots d'auteurs.

La librairie à la saveur brillante des mots. Oracle d'une nuit étoilée. Elle scintille la vitrine, d'ingéniosité. De son silence, les mots parlent.

Surgissent les traces du présent. Sur le boulevard Beaumarchais un véhicule a brûlé. Est-ce pour fêter la nouvelle année ? Le métal fondu d'un pot d'échappement traîne là, scientifiquement. L'incendie a ravagé de ses flammes le mètre carré d'une place de parking. Chassant un véhicule carbonisé un autre est si vite remplacé. La puissance des flammes a fait fondre le bitume; fossilisant l'empreinte de celle ou celui qui osa cotoyer les flammes de près. L'empreinte d'un soldat du feu, peut-être ?

Après le spectacle de fossilisation du pied chaussant l'incendie à l'aube de la nouvelle année, le génie imaginatif m'ennivre.

Le parcours des vitrines rivalisent respectivement de leur charme créatif. Les étoffes sompteuses d'imagination s'exposent comme des oeuvres d'art.

Je suis en extase devant la beauté d'une étoffe somptueuse. Mais peut-il se posséder ? L'art du vêtement s'apprête à se porter pour ceux que le prix n'effraie pas le portefeuille. Qui peut s'acheter de l'art comme habit ?

Dans une vitrine du canal St Martin, une robe de fête somptueuse se dresse, là, de mille feux; étoffe d'hiver brodée de fleurs cristalisées; un éclatant bouquet floral fait chavirer la coupe galbée de la robe; quel est le prix d'un tel bouquet ?

Dans la foulée de cette marche, d'autres étoffes rangées dans leur vitrine exalent un parfum de séduction.

L'envie d'entrer en boutique pour apprécier la toucher du tissu me tente...

Sur la route des étoffes, l'aventure se poursuit boulevard Beaumarchais.

Le galbe d'une robe noire attire mon oeil curieux de mille et une chose; des crysantèmes de couleurs parent la robe; assortie au romantisme de la ligne; une délicate attention; son foulard noir sur le même thème; le désir de pénétrer dans la petite boutique à la devanture peinte, survient.

La prochaine étape de cette marche du premier matin d'hiver deux mille vingt et un est un concours d'élégance : les portes d'entrées du boulevard des Filles du calvaire et de celui de Beaumarchais. Les portes suscitent tant curiosité à celui qui se prête au jeu : chaque porte à sa personnalité, son style, son mystère, son originalité.

Boulevard Beaumarchais. Deux portes d'entrée entourées par une voûte céleste sculptée dans la pierre du bâtiment; une autre porte sur le boulevard se forge dans le fer : le portrait d'un homme au béret surgit expressivement depuis la grille de fer recouverte d'une peinture luisante.

Bouvelard des Filles du calvaire. L'or, le rouge et le noir encadre la porte d'un bâtiment avec beauté; à quelques mètres,  une femme-ange surgit dans l'entrelacement d'une sculpture de fer forgé; elle porte des ailes de papillon-ange; son corps dessine les courbes voluptueuses de ses seins et de son ventre nu; une couronne posée sur sa tête porte comme une offrande fertile un panier de fruits.

Pour une invitation à entrer : c'est drôlement dit. La femme-ange incrustutée dans l'entrelacement du fer forgé est contenu dans l'encadrement en bois peint dans un bleu sombre.

Quelques notes énigmatiques philosophent sur le mur de la maison du renard japonais alias Kitsuné : une affiche verte comme l'émeuraude brille; la phrase cachée de l'affiche se dévoile; " une petite clé peut ouvrir une lourde porte"; une serrure s'ouvre alors sur un monde onirique. Quelle est cette onde verte ?

Et en marchant à la faveur de l'hiver vers un horizon neuf, sans ponts, je ris; devant le spectacle gourmand de gourmandises d'une vitrine; une rimbambelle de futilités sucrées à prix salées; cookies du père noël et petit bonhomme en pain d'épice à croquer.

Je reviendrais les collectionner.

Sur le chemin des trains pas comme les routes inspirent ma route. Je rentrais vers ma maison. Avant d'apercevoir son ventre rond. Une théière dessinée de pétales de roses accompagnée par son amie, tasse, finement décorée d'un thème à la fleur de la  roseraie. Je fait de cette rencontre une prédiction. Je verse le thé dans la tasse et les fleurs exquises et si délicieusement peintes accompagnent mon geste. Mon imagination s'envole un cours instant : goûter au parfum gourmand d'un thé vanille.

La fin de ce parcours avait retentit. L'instant d'avant le commencement de cette marche, je me trouvais, en ce matin d'hiver, à son premier jour de l'année : dans l'ivresse du tout premier éclat de cette journée. Il était 10 heure.

Je m'ennivrais d'une savoureuse musique émerveillée : la science de la botanique est-elle de la poésie ?

J'observais l'instant où la feuille du bouleau caressait le vent; où les pins sylvestres rêvaient de grandir jusqu'à la cime de l'Hymalaya; dessinant de leur branches majestueuses une écriture subtile.

Assise au milieu d'un jardin, je regardais depuis un banc le juste équilibre de la nature. Mon esprit trouvait sa place entre la folie des hommes et la plénitude botaniste.

Je me disais que rien n'était trop tard. Au contraire, tout commençait ici.

Ces jours sans graines, on continuera a planté la fertilité éternelle dans la terre. La femme a plusieurs vies pour accomplir ses oeuvres fertiles. Des pages d'amour à écrire. Ce lien qui unit au féminin la vie. L'instant passionnant des moissons créatrices.

Rien n'est plus fertile que l'imagination. Quand l'esprit s'unie à l'amour. Aimer n'est-il pas une oeuvre qui commence et qui recommence ?

C'est comme cela qu'a commençé l'idée d'entreprendre cette longue marche au souvenir des combats pour les libertés - passées et présentes - comme attirée par les ailes du génie place de la Bastille et par les ailes de la pensée constructive des mots de Benjamin Constant réfléchissant au coeur de la bataille des trois glorieuses. Toutes ces quêtes pour la défense des droits et des libertés avaient un goût d'espoir inépuisable.

Un goût sans fin.

 

 

 

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