Se rendre en bibliothèque parisienne : lieu culturel censuré

Je voudrais vous raconter mon expérience bibliothèque à Paris d'aujourd'hui. Ce n'est pas en rapport avec le thème contributeur du jour ( le télétravail ) mais ça vaut le détour. Je vous livre mon mini reportage.

Paris 20 ème. Jeudi 8 avril.

Arrivée à 13h30 passé devant les portes fermées de la bibliothèque un monsieur qui fait des mots ( maux) croisés debout attend devant les portes clauses.

Je lui demande : - " excusez-moi, la bibliothèque est ouverte ? " / - " Elle est ouvre à 14h mais seulement en comptoir ça veut dire qu'on peut pas retirer de livres en rayon.", me répond-il en me montrant l'affichette collée sur les portes automatiques. " / - " C'est pas pratique ça...merci."

Collée devant les vitres du bâtiment nous attendons, quand arrivent deux personnes. Un homme ( quarantaine passée ) et une femme ( trentrenaire). Ils s'assoient à gauche sur le rebord de la fenêtre de la bibliothèque.

Dans l'attente, l'homme qui rie d'une voix rauque et grasse à ses propres blagues depuis quelques minutes - interminables pour son accompagnatrice stoïque ( essayant de se planquer derrière mon dos ) - il lui demande : - " Elle ouvre quand ? ( la bibliothèque ) / - " À 13h. " / - " Alors c'est bientot ouvert ."

Je regarde mon horloge satellite portable ( smartphone multicassé) : il est 13h50. Quelque chose me dit que la situation m'échappe. Sommes-nous dans le même espace temps ?

Nous sommes à présent entourés d'une dizaine de personnes rassemblées de façon éparse devant les portes vitrées de la bibliothèque.

Silence pesant. Comme pour des funérailles.

Quand à ma droite un homme très grand à la silhouette sombre lance : - " C'est n'importe quoi ! " ( je tente sans vraiment y croire d'établir un contact ) /- " Qu'est-ce qui se passe ? " Et le vide devient intersidéral, il souffle entre nous comme le blizard polaire.

Derrière les vitres une discussion nerveuse s'enchaîne avec une agent bibliothécaire et un membre du personnel de la sécurité.

La bibliothécaire, une femme au visage blasé, sort après avoir écrit à la craie le " menu du jour " sur le tableau noir : " uniquement les retours et le prêt comptoir ". Pour nous saluer chaleureusement et nous inviter à pénétrer dans le dernier lieu culturel encore vivant ( je le croyais ). Non. Scénario improbable. La dame crie très nerveusement : - " C'est uniquement les retours ! Et vous ne pouvez emprunter que les livres en comptoir ! Et vous ne pouvez entrer que par groupe de huit ! Le ton est ferme et intraitable.

Si bien que derrière moi un homme trapu, le visage fermé, lui balance : - " Ils nous infantilisent et en plus ils nous parlent mal ! "

Elle tourne les talons et disparait dans la bibliothèque comme engloutie par le désastre qui s'annonce.

Le visage rond du vigile de sécurité, un monsieur silencieux, dégarni et de taille moyenne nous fait face. Il applique la consigne. Comme il aurait rendu sa copie ( vide).

Je m'egouffre avec le pelleton des huit premiers ( et premières ). Devant nous, le personnel silencieux se répartit la zone verte dite de l'espace comptoir. A priori la seule zone autorisée au public qui comprend l'accès au borne de retour, le comptoir de présentation amménagé, ainsi que les guichets tenus par les quelques bibliothécaires assis derrières leurs écrans. Ce qui nous confine au mètre carré de la partie gauche du rdc ( rez-de-chaussez évidemment ! ). Déambulent en nous scrutant du regard les bibliothécaires mobiles. Un peu étouffant comme ambiance ... non ? Malgré les sourires crispés du personnel.

Je tente de tester les prolongations de mes livres empruntés avec ma carte. En toute  désobéissance de cause, désolé mesdames les bibliothécaires ! Mais j'échoue lamentablement en me hurtant à un message rouge sur l'écran : - " un agent de la bibliothèque va vous venir en aide ". En tatant l'atmosphère kafkaienne du lieu, je me suis fais une raison. Il est temps de partir.

Je me dirige vers la sortie. Mais la bibliothécaire s'avance vers moi ( à pas de velours ) pour me rediriger en suivant le sens indiqué des marques au sol vers la sortie. Exactement comme lorsque vous êtes au volant de votre véhicule et que vous tentez de sortir d'un parking. Sauf qu'ici, vous êtes dans un espace de 30 m2, piéton et que la porte de sortie est sous votre nez. Kafkaien !

Mais ces mesures sont catégoriquement rejettées par les usagers. En témoigne le silence de plomb qui règne dans ce lieu et les regards qui en disent plus long qu'un monologue de piquet de grève. Et d'autre part, elles n'ont aucun sens.

Voilà comment je me suis échappée du dernier lieu culturel en phase mortifère. En me disant que cette bibliothèque de quartier est morte. Un service public de plus qui ferme.

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