Ma carte postale parisienne écornée

Carte postale de Paris au mois d'août 2020.

J'avais l'habitude de passer par cette ruelle. Une rue très ancienne, dissimulée, esseulée, adjacente à la grande voie principale hyperfréquentée des terrasses de cafés et restaurants; des boutiques féminines de fringue à la parisienne; de cette librairie à la devanture bleue depuis "belle lurette" exposant en pléiade les oeuvres de Joseph Kessel; ce petit recoin de boutique où les livres de kessel s'exposaient comme ce " dictionnaire des amoureux de Joseph Kessel" écrit par un certain Olivier Weber, crevait la vitrine par sa dimension, il m'intriguait délibérément. Là, adjacente à la voie principale où s'animait la vie d'un riche quartier cultivé du centre parisien, demeurait la ruelle secrète.

Elle se tenait dans la pénombre, la ruelle au accents mériodionales, cachée, un peu lugubre, un passage un peu secret, pour oublier les bruits mécaniques de la métropole.

En cette matinée estivale, comme j'avais l'habitude d'emprunter ce chemin aux accents médiévals, de fouler ses pavés encore humides du matin, arrivant à hauteur de la ruelle, je m'apprêtais à entrer dans une vie parallèle; le voyage était fugace mais suscitait toujours mon imaginaire; la ruelle pavée très ancienne laissait toujours croupir en son centre un ruisseau à la couleur verdâtre glauque; son étroitesse faisait que lorsqu'une âme inconnue venait à vous croiser, l'envie de la saluer vous traversait l'esprit, dérogeant à la règle de l'anonymat metropolitain; les murs ocres de ses façades, la ruelle ne laissaient paraître que des entrées taillées dans l'étroitesse obscure du lieu, donnant à son charme étrange quelque chose de mystérieux.

Je marchais sur son sol de pavés rouges, je pensais à la comédia del' arte, au théâtre de Molière, le jaune des façades de couleur ocre éclairé par un rayon de lumière inespéré perdu dans l'obscurité de la ruelle : il me tardait de rejoindre la rue des figuiers. Cette rue courte mais où s'épanouissait une couronne de figuiers accrochée aux façade d'un batiment de fonction; les figues fraîches y foisonnaient, ignorées par les habitants; les figues, ce fruit béni poussant naturellement, restait piétiné sur le trottoir; les habitants préférant en signe extérieur de richesse, les aquérir à 20 euros le kilo dans les échoppes de fruits et légumes. En cet été suffoquant, la rue des figuiers précèdait la vue carte postale des berges de la Seine; berges agrémentées du spectacle panoramique des riches façades de pierres des immeubles de l'île St Louis, dissimulées derrière de grands et frêles arbres à la verdure discrète et longilignes. Là rayonnait en surface la Seine.

Si le  fleuve du Gange avait une fonction sacré, la Seine, elle, avait une fonction dramaturgique.

Depuis les berges de Seine, la vue était carte postale en plein mois d'août ensoleillé.

Elle était en fait un tombeau. Combien de touristes avaient conscience, que la dame Seine était en réalité la gardienne des corps qui avaient sombrés en ses eaux à travers les méandres de l'histoire. La Seine était la gardienne des corps meurtris par l'histoire à travers les siècles. Du massacre de la St Bartélémy, aux tribunaux populaires de la résistance, à la manifestation réprimée des algériens...

Mais en surface la carte postale de la Seine rayonnait..

Assis sur le coin d'une table de Paris plage, vous aviez la meilleure vue carte postale de la ville, dans un calme de retraité, les parasols bleus se juxtaposaient en rang bien espacé pour raison covidienne. Le calme matinal était retraité.

Et vous, vous pouviez, même féministe enduricie, vous faire charier une matinée d'été, en plein mois d'août , par un "Gabin" macronniste, un peu taquin; posant avec un geste élégant son chapeau estival, il vous regardait comme Gabin avec ses yeux d'acier disant "mon petit" à sa dulcinée , et vous, féministe espiègle, vous vous laissiez aimablement charier par son style d'antan, sachant pertinament, que vous étiez émancipée du patriarcat. Cette scène estivale avait un air "d'atmosphère"... mais la féministe avait fait sa pause estivale.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.