La pollution de la RATP dans le paysage social

Chronique d'une expérience de passager, et conclusions sur la pollution du métro parisien dans le quotidien des travailleurs, et sa police anti-robin-des-bois.

La capitale, comme toutes les grandes villes présente des quartiers divers, où se partagent espaces privés et espaces publics. Héritière de la démocratie, dont on fait l’éloge dans les écoles, celles laïques et celles où encore on enseigne les préceptes catholiques, elle s’effrorce de laisser pour les piétons un maximum d’espace de vie publique. De la place de la République, à la cour du Louvre, ou la piazza du musée Beaubourg ; ils sont nombreux et connaissent des réglementations. On n’accepte pas les commerces implicites, ni les musiciens, ou les réseaux trop importants de mendiants.

Hotel des Invalides © Julie Merlo Hotel des Invalides © Julie Merlo
 

Quais de Seine © Julie Merlo Quais de Seine © Julie Merlo


Des initiatives dites « de quartier » permettent même à des cercles restreints mais parfois nombreux de riverains de profiter des toits des immeubles, de potagers, et autres initiatives comme on en connaît notamment dans les quartiers nord où une gentrification croissante cherche de nouveaux moyens d’habiter l’espace urbain.

Toujours est-il, les privilégiés qui parcourent les beaux espaces de la ville le dimanche, ou entre les heures de pointe – que ce soit un jardin, une butte, ou une place – n’y accèdent pas tous seuls. Afin de se transporter dans ces espaces élégants, il faut prendre les transports.

 

Il existe donc pour les plus grande classe de la population des trains, des bus, des taxis. Tout un réseau est mis en place. Une majorité emprunte ce que l’on peut appeler en belle langue le métropolitain. Lieu de passage. Lieu de transition. Lieu de cohabitation par excellence. Où les cinq sens doivent se partager en communauté, entre de nombreux passagers.

Ce lieu a un tarif, je l’ai compris dans ma tendre adolescence, lorsque pour démarrer mon petit bout de chemin, j’écumais déjà un capital amendes qui me décida de changer de méthode.

Je creusai la question de ce lieu si fascinant de la ville, un mardi 15 janvier de cette année. Lieu de toutes les réalités me semble-t-il. Je décidai d’y déceler une intrigue, afin d’en saisir de plus près la densité, et l’urgence peut-être, d’une meilleure solidarité dans notre société.

De retour vers mon domicile, disons, je croisai un homme d’un quarantaine d’années, un peu rond, bien looké, à la sortie de la rame. Je recroisai le pauvre un peu plus haut une mine bien différente, le casque de musique descendu des oreilles autour du cou, protestant devant une escouade d’agents, pour un billet « démagnétisé ». Je revenais d’une soirée douloureuse où j’avais appris une nouvelle passable relative aux hasards de la vie. Il faisait froid. J’étais un peu raidi. Emmitouflé dans mon manteau vieillissant. Je passe le sentiment qui m’éprit ce soir. En revanche j’en viens au premier entretien que j’eus plus tard avec l’homme dans le froid :


– Bonsoir, vous avez eu une amende ?
– Oui, salée, c’est pas de chance, c’est la deuxième en peu de temps.
– Ah oui, ça m’est arrivé une fois, le ticket n’est pas passé je n’avais pas vu.
–  Et là c’est parce que j’ai fait des plis. Tu parles au téléphone, tu joues avec ton ticket et il passe pas. 50 euros !
– C’est sûr, ce n’est pas donné.
– Oui, de 25 c’est passé à 50, ils disent qu’on peut réclamer pour faire passer la pillule mais ça j’en doute. Et c’est pire à Londres et Budapest il paraît.
– Ah oui, bon courage.


De retour à mon domicile, épris de ce même sentiment d’injuste, j’entamai la recherche, au sujet des amendes. Et je fus étonné qu’aucun des grands moteurs de recherches ne relatent de plaintes après 2010, ou 2006 pour beaucoup.
C’était donc cela le réel, des portiques où se heurtent les consciences. Un défi à l’information. J’eus l’occasion d’en parler plus tard à un proche qui avait passé sa vie à frauder, ne se souciait plus de la question. Puis quelques jours plus tard j’aperçus la campagne de publicité pour lutter contre ces méfaits. Puis ce fut son tour d’être pris au piège. Le plaisantin n’avait plus son ticket. Il me raconta que le monsieur qui lui mit l’amende avait des yeux verts et des pupilles noires et rondes, qui vous regardaient droit en face. Comme une lettre à la poste, il fut expédié dans la rue avec sa quittance à la main.

Le souvenir le plus marquant, me raporta-t-il, c’était l’air résigné de cet homme, qui semblait avoir l’impression d’effectuer un acte de courage en appliquant le procès verbal. C’était l’héroïsme inversé. Je pensai à Robin des Bois.

Si les dialogues ne sont pas les mêmes. L’histoire romancée. Le contenu n’en est pas autant invalide. Il existe bien des lois pour les tickets déchirés. Et il est bon à savoir qu’à l’aurore d’une nouvelle compétition pour élir le représentant du pays, les tarifs ont doublé pour les contraventions ratp et pour bien des réseaux de transports français. Ces mesures visant à intimider le fraudeur peuvent avoir aussi l’effet de réduire l’espace de vie démocratique. Cette chronique s’ajoute au chapitre des aides publiques, comme celles pour le logement et la formation qui ont été réduites en 2017. Et dans le livredes injustices sociales, elles cotoient de nombreux sujets plus importants.


Il est toujours bon d’adresser un regard au réel et ses hommes, ou de temps en temps, afin de garantir le transport des émotions. Si j’avais suivi ce controleur aux yeux de renards, peut-être l’aurais-je vu rentrer à la maison desespéré. Ou peut-être endurci. Sans doute n’aurait-il pas fondu devant sa compagne, qu’une situation, qu’un emploi a rendue plus heureuse. Mais on peut supposer qu’il se serait privé de mots durs, de sanctions envers son envirronement, dont il est partie intégrante, et ce serait toujours cela de gagné. Peut-être connaît-il son lot de galères au vu desquelles, sûrement, son travail serait une source de bonheur. Peut-être est-il devenu impassible. Mais je ne l’ai pas suivi, je l’ai imaginé. J’ai noté la pestilence d’un grand homme noir possédé en état d’ébrité. J’ai noté le calme de la rue et ses tours. Et ce jour-là comme il était minuit passé je suis rentré à pied dans un coin de la métropole. J’observais sans les voir les immeubles. Le nouveau parking. L’avenue de mon quotidien.
 

La ville a son lot d’ingratitudes. La capitale est vaste, plus qu’un texte de loi. Autant sur les grands agoras bien connus, et ses balades où l’on peut marcher en liberté : les quais, les ponts, les boulevards commerçants. On n’y communique pas, on n’y édifie pas nécessairement la démocratie mais on s’y ressource, on y flane, on y respire. À cela ne sont que les conditions climatiques, comme la pluies ou les canicules, pour y apposer des freins, des dissuasions. Elles donnent l’impulsion à toute une politique de la ville, et un urbanisme, qui se veut ami de la nature. Dans un empire de prosperité, même s’il existe des crises, on peut encore se permettre ces vacations urbaines. Des moments de non-temps. Des plages où l’esprit s’exerce à dépasser les horizons. Où les yeux vont chercher des lignes de fuite qu’ils savent présentes dans la géographie des lieux. Ce sera la symétrie des Tuileries, les hauteurs de La Défense, la perspetive des Champs-Elysées. Édifices culturels et rendant hommage aux valeurs culturelles pour nombre d’entre eux. Et il y a des lieux, nombreux de replis, que sont les librairies, les magasins, les musées, où la circulation individuelle nous transporte selon nos aspirations, nous perd aussi. Présents dans les ramifications des quartiers les moins admninistratifs, les moins résidentiels.  

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