La "jungle" des représentations

Mise en perspective d'actualités de juillet sur les politiques migratoires. Dans une jungle de représentations où certaines vues se rétrécissent et se perdent.

Les 1er et 2 juillet 2017, plusieurs articles paraissaient sur le thème de la crise migrants. On évalue à onze mille le nombre de primo-arrivants secourus en un seul week-end sur les côtes italiennes, et qui avaient quitté la Libye sur une période de trois à quatre jours (Elisa Perrigueur, Mediapart). Dans la même rubrique on trouve également l'article Emmanuel Macron – Si les migrants avaient des ailes (Danyel Gill). Celui-ci reprend l'article du journal La Croix lequel schématise une concurrence entre les mouettes et les migrants : « Une implication qui n’a rien de superflu. Car au-delà de l’enjeu environnemental se joue ici la réappropriation, par ses habitants, d’un territoire blessé ». (Marine Lamoureux). À Calais, on a donc deux espèces concurrentes. Et ce sont les mouettes, de passage par-là, ainsi qu'une flopée d'oiseaux migrateurs qui seront voués à se réapproprier leurs habitats, sous l’égide du Conservatoire du littoral.

Afin d’apporter des nuances dans des prises de positions risquant d'être déracinées de leur souche… des peuples, et des initiatives diverses, une mise en perspective tenterait d’élargir la palette, et peut-être inviter à sillonner les itinéraires et les topos d'où nous viennent ces espèces. Ainsi on peut observer à travers l’Atlas de l’association Migreurop, publié chez Armand Colin, que les flux migratoires ne sont pas tels que démontrés dans la logique d’envahissement décrite par les médias mais répondent à des dynamiques plus ciblées en termes de villes et pays d’Europe, et lieux de passages. De récentes recherches menées par Emmaüs solidarité ont également montré que le parcours urbain des primo-arrivants était en général celui de déplacements administratifs.

Quoiqu’il en soit, le Conservatoire du littoral n’est pas une cause et s’est retrouvé au sein d’un champ de décisions et de volontés, à adopter la place historiquement inconfortable de l’écologie, qui s’occupe d’animaux quand la société des hommes est loin d’être elle-même idéale. Romain Gary (prix Goncourt 1956) raconte ainsi la naissance houleuse de la pensée écologique dans son roman de fiction Les Racines du ciel : « Avec ses pétitions, ses manifestes, ses tracts, ses comités de défense et pour finir, avec son maquis (...) il doit vous sembler qu’il réclame de nous un changement qui, pour longtemps encore, n’est concevable que comme un chant d’espoir. Mais je ne puis me résigner à un tel scepticisme et j’aime mieux croire que vous n’êtes pas sans éprouver une certaine sympathie pour ce rebelle qui s’est mis en tête d’arracher au ciel lui-même je ne sais quel respect de notre condition ».

Mais on est loin de quelque expertise fondée lorsqu’il s’agit de discuter d’un territoire au grandes potentialités promotionnelles pour une région ou commerciales pour un acteur privé. L’action du Conservatoire est lisiblement détaillée dans le livre d’Odile Marcel Littoral (éd. Champ Vallon, 2013). Sans ce rachat du site par un protecteur du patrimoine écologique, peut-être aurions-nous vu fleurir là des hôtels de luxe ou des parkings. Le Conservatoire est intervenu quelques temps après le développement de la mission Racine lors de la généralisation des congés payés, avec l’ambition de sauver quelques portions de côtes françaises d’aménagements touristiques, et d’industrialisation de terres.  Du reste, dommage comme notre gouvernement oublie des peuples avec lesquels nous avons tissé des liens de fraternité ineffaçables. Nos représentations sont les causes d'une incompréhension bilatérale :

Elles sont dues à une culture biaisée par les discours alarmistes, étonnante, pour un pays aussi alphabétisé que le nôtre. Les jugements stéréotypés sur la situation des primo-arrivants dont les chaines nationales ont longtemps savouré la métaphore et le lexique de la jungle — ont tendance en revanche à nous convaincre de notre fortune. On se croit les propriétaires d'un Eden ce qui est totalement exagéré et d'ailleurs de nombreux migrants (pas seulement clandestins) préfèrent retourner chez eux dès que possible. On fait 6 mois, un an, parfois plus et on revient chez soi, lorsqu'un projet non abouti, ou d'autres causes liées à la volonté de progrès individuelle ne produit pas qu'on reste. C’est le témoignage de nombreux voyageurs notamment africains dont rappelons-le, beaucoup ne sont pas clandestins, bien que les frais d’un protectionnisme ambiant soient parfois couteux. L’Eden, s’il perdure dans les jeunes esprits, est bien vite détruit en arrivant sur le sol français. Il y aurait donc du travail chez nous, et beaucoup si l’on est attentif à la sophistication exagérée de nos lignes de transports, administrations, liens sociaux. 

On va vite en besogne aussi lorsqu'on associe aux traits les plus communs des cultures du Sud, notamment africaines, une représentation de la misère. Certaines scènes de journaux télévisés par exemple nous dépeignent un tableau tragique d'Antananarivo en nous projetant l'image d'un des marchés les plus fructueux de la ville. Mais parce que les produits ne sont pas exposés dans des bunkers immenses climatisés réfrigérés, avec des enseignes américaines, des pubs criardes et des lampadaires aveuglants cela choque. Par analogie tout ce qui semblera un peu poussiéreux ou délabré semblera vite éminemment pauvre dans le regard proposé par les médias.

Certains auront peut-être vu les pub « La beauté du monde » de Médecins Sans Frontières fin 2016. A mon sens des tableaux de la misère ratés, car une image de la misère n'est jamais représentative. Dans le pire des cas elle est cinématographiquement intéressante. On vit loin des « tableaux » qu'on nous présente, et qui nous représentent. Et le réel parle sans sous-titre ni offres promotionnelles.

Sur le même sujet des représentations : des problèmes de santé, très concrets ont tendance à désintéresser les actions de solidarité qui trouvent plus intéressant d'offrir des cadeaux matériels aux utilités parfois douteuses mais qui ne manquent pas de transmettre un savoir-faire du matérialisme grandissant. Beaucoup d’actions de solidarité demeurent décousues, investissent sans prendre en compte les besoins réels des populations. Telle est la marque européenne, des moyens "en pagaille". Ainsi où le paludisme fait des victimes chaque jour, où la vie des nouveau-nés repose sur d'imprévisibles constantes (on trouve des renseignements sur le site de l’OMS) ; se développent aussi en excès inverse une téléphonie explosive, des clips alimentant le rêve d'une Europe où tous les blancs se tournent les pouces dans des bureaux frais, derrière des écrans de la marque à la pomme, symboles de bonheur qu'on croit trouver selon un degré de naïveté variable mais assez net : en s'embarquant dans l'océan.

Au delà de certaines représentations filtrées dans les méditerrannées et les plaines européennes qui nous conduisent au camp de Calais : une nouvelle génération d'intellectuels nourrie il est vrai de récits souvent difficiles, d'imbroglios relationnels et de décès nombreux dus à la pauvreté si l'on regarde certains Etats à faible IDH. Ou d'autres qui connaissent des instabilités politiques. Une telle génération de toute évidence attend nos dirigeants et nos préjugés de pied ferme dans quelques années. La littérature de la négritude qui s'est déjà développée depuis plusieurs générations transporte un message d'affirmation claire, et celle qui la précédait, et qui semble lui succéder regarde avec amusement du bas de ses lunettes les simagrées de nos journaux scandalisés. Chocs culturels et gestion de l'espace sont trop peu pris en compte.

Ainsi les compatriotes pro-démantèlement de Calais, le Journal La Croix, et les médias de l’irréflexion soldeurs d'idées-reçues, auront peut-être trouvé l'ennemi dans l'ignorance de ce qu'il est, entretenu et choyé cette ignorance plutôt que d'affronter lucidement que : chacun à sa manière aussi, patauge dans la boue originelle. « Après tout, notre espèce est sortie de la vase il y a quelques années, poursuit la page des Racines du ciel, et elle finira par triompher aussi un jour de la dure loi qui nous est faite, car notre ami avait raison : c’est là, sans aucun doute, une loi qu’il est temps de changer ». Les humbles auront toujours des ailes. L'illustrent les vies de Gandhi, ou encore du méconnu burkinabé Thomas Sankara défenseur de démocratie révéré sous des latitudes tropicales.

Article modifié le 28/11/2017
Liens / Mediapart : Entre la Libye et l'Italie, sauvetages à la chaîne de migrants en détresse (Elisa Perrigueur) / La Croix : Calais veut réabiliter l'ancienne "jungle"(Marine Lamoureux) / Mediapart (Le Club) : Emmanuel Macron – Si les migrants avaient des ailes (Danyel Gill) / United Nation Development Programme : Valeur de l'indice de développement humain (IDH)

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