Pour la croissance, il est urgent de réorienter 3 Mds € du CIR vers le public !

C'est en investissant dans le capital humain et matériel que l'économie française renforcera l'innovation. La recherche publique doit être mieux financée, pour attirer et retenir les talents. De leur côté, les subventions octroyées au privé déçoivent par leurs effets plus limités qu'attendus. Pour cela, réorientons la moitié du CIR vers la recherche publique !

 © Alexandre Debieve © Alexandre Debieve

La technologie et l’innovation sont à la source du progrès technique. Ce dernier est considéré par tous les économistes, depuis Adam Smith en passant par Marx, Schumpeter, Solow et Aghion, comme l’une des causes principales de la croissance économique et in fine de l’amélioration du bien-être social et environnemental.

L’économie mondiale est aujourd’hui tirée et même dominée par des géants de l’innovation, aussi bien dans les domaines de l’informatique que de la biotechnologie, mais aussi de la mobilité, de la chimie, du luxe ou de l’espace. 

La prime de pouvoir et de rentabilité affectée aux innovateurs est de plus en plus importante. L’inventeur prend une longueur d’avance sur ses concurrents par ses innovations et tend à augmenter son avance au fil du temps, en réinvestissant ses bénéfices pour toujours plus d’innovation. Ainsi par exemple le groupe Alphabet (maison-mère de Google) investit chaque année en R&D $23 milliards soit près de 1% du PIB français à lui tout seul. C’est pourquoi aujourd’hui plus que jamais, la qualité et la quantité de R&D d’un pays est stratégique.

De ce point de vue, la question du financement de la recherche est essentielle, et malheureusement souvent biaisée pour des raisons idéologiques. D’un côté les chantres du privé qui refusent tout financement au public, accusé d’être bureaucratique, mal organisé et insuffisamment tourné vers les « applications », c’est-à-dire la valorisation économique des inventions. De l’autre, les ténors de la recherche publique qui considèrent la R&D privée comme une supercherie qui contribue peu à faire avancer la science et ne vise qu’à augmenter les profits à court terme.

Pourtant si l’on prend un point de vue plus mesuré, on constate que ces deux types de recherche sont interdépendants et complémentaires, la santé de l’un irradiant celle de l’autre. 

 Recherche privée, recherche publique

La R&D privée en France est trop faible par rapport aux pays les plus dynamiques. Pour les y inciter, un dispositif, le Crédit d’impôt recherche (CIR), a été mis en place, afin d’inciter fiscalement les entreprises à investir en R&D.

Un rapport d’évaluation du CIR publié par France Stratégie vient de paraître[1]. Il est éclairant. Le CIR représente la plus grande niche fiscale de France avec près de 6,4 milliards € de coût annuel. Pensé pour stimuler l’implantation de centre R&D en France et développer les budgets d’innovation, le dispositif manque en partie sa cible. Alors que l’Allemagne ou les Pays-Bas ont vu croitre de 120% les montants investis en R&D par ses groupes les plus innovants depuis 2005, la France ne les a vus croître que de 60%. De plus, les entreprises technologiques n’ont pas choisi particulièrement la France comme lieu d’implantation de leurs laboratoires. Enfin, des allégations d’abus voire de fraude émaillent régulièrement les analyses de l’impact du CIR sur l’économie.

De son côté, la R&D publique est à bien des égards sinistrée, poussée par un financement en mode projet de plus en plus contre-productif et des conditions salariales, notamment pour les jeunes docteurs, inférieures à la moyenne de l’OCDE. Nous arrivons ainsi au paradoxe de former de nombreux chercheurs qui partent travailler à l’étranger faute de moyens, et nous privons de chercheurs étrangers ne trouvant pas eux non plus d’opportunités chez nous.

Joseph Schumpeter, économiste de l’innovation, a démontré pourtant que deux types d’acteurs étaient décisifs pour favoriser l’innovation : d’une part l’entrepreneur de génie, qui bouscule le système et d’autre part la bureaucratie de la recherche qui industrialise la R&D, alloue les ressources de manière optimale et se projète sur un temps long. L’histoire de la Silicon Valley est d’ailleurs rigoureusement l’histoire de la recherche militaire, transformée par l’université en entrepreneuriat innovant. En clair, nous avons besoin d’Elon Musk et du CNRS en même temps.

Réorienter le CIR vers le public

Pour cela, il faut que la recherche publique retrouve des moyens financiers plus conséquents, qu’elle se loge dans des universités bien financées, qu’elle soit en dynamique pour travailler conjointement avec le privé. L’objectif du Traité de Lisbonne est de consacrer 1% du PIB à la recherche publique. Nous sommes aujourd’hui à 0,86%, soit un écart d’environ 3 Mds €.

De son côté, le privé ne fait pas un usage optimal des 6 Mds € de dépenses fiscales par an que l’État consent. La concentration des dépenses dans certains multinationales au détriment des PME, l’effet d’aubaine provoqué (les dépenses auraient de toute façon eu lieu), les fraudes, la mauvaise allocation des ressources (pas de ciblage sur les technologies réellement innovantes) sont autant de mauvaise allocation des ressources de l’innovation.

En termes d’efficacité économique, réallouer 3 Mds € par an, soit 50% du CIR à la recherche publique serait la meilleure décision ! En effet, chaque euro investi dans le périmètre des universités de recherche a « un impact de 4 euros » et chaque emploi direct « génère trois emplois »[2].

A budget équivalent, nous pourrions renforcer notre recherche publique via les hausses de dotation de l'université, des laboratoires publics, des dispositifs de financement public-privés de la recherche, de la recherche militaire et stratégique. C’est environ 1,5 milliards € par an qui devraient être mobilisés pour investir massivement dans nos infrastructures et nos universités. De son côté, la revalorisation des salaires des jeunes docteurs, des scientifiques, des ingénieurs et techniciens de laboratoires à elle seule devrait représenter plus d’1,5 milliards d’euros pour rattraper la moyenne européenne[3].

Par idéologie, nous privons notre pays d’une recherche publique de moyens alors que son efficacité et ses externalités positives sont réelles. C’est en renforçant les moyens collectifs de recherche et la juste rémunération des talents que la recherche française sera de nouveau attractive, valorisée et pourra donner à l’économie de l’innovation toute sa force.

[1] https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/attractivite-le-bilan-en-demi-teinte-du-credit-dimpot-recherche-1319811

[2] https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/comment-les-grandes-universites-de-recherche-irriguent-leconomie-francaise-1321282

[3] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/10/19/un-rattrapage-de-salaires-pour-les-chercheurs_6056584_1650684.html

 

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