Hasta luego mi querida

Ma Brijoue
Ma belle
Il me semble que tu vas t'en aller très bientôt dans un autre jardin. Le jardin de juste à côté.
Un jardin où je ne pourrai plus entrer tant que...

Tu me manques !
Tu me manques déjà tant, depuis quelques pourtant si petites semaines...
Depuis que tu ne sais plus m'écrire, depuis que tu ne sais plus lire, ni comprendre, ni écouter nos musiques, nos livres, nos aimés. Ni même parler.

Et tout. Et tout.

Depuis que tu te mets en colère face à ton impuissance malade, depuis que tu t'es mise à mordre tout ce qui passe et ne sais plus rien d'autre !
Tu mords ton mari. Tu mords ton déambulateur en hurlant cette insigne détresse : "je voudrais pouvoir... réfléchir !" Alors que  réfléchir n'est précisément plus à ta portée. Je voudrais pouvoir réfléchir ! Ce sont les derniers mots intelligibles que j'ai eus de toi avant que la crabe ne te prenne tout entière voici une semaine à peine. La peine. Ma peine. Elle est immense et sans pardon.

Et moi aussi, t'en souviens-tu ? tu as tenté de me mordre !

Curieusement - c'est dingue  - trois jours avant de venir te voir, j'avais rêvé que tu me mordais ! Et que, ce faisant, tu me filais le crabe à moi, le tiens de crabe...  Ma peur fut brève mais resta trouble et troublée et, au matin, j'ai trouvé ce rêve déplacé et inconvenant : grotesque.

J'avais trouvé cela si saugrenu en m'éveillant sur le cauchemar de cette maladie sans pardon qui t'a prise... Et voilà qu'ensuite, tu avais réalisé ce cauchemar, tentant de me mordre pour de bon, dans le couloir où je te conduisais vers les toilettes en m'aidant du coupable déambulateur... Comprendra qui pourra.

Moi je resterai seule, sur le bord du chemin des rêves qui font peur...

Mais notre jardin à nous subsistera. Et résistera à toutes les tempêtes, bibliques ou pas, je t'en fais la promesse.

Et maintenant que la porte de cet autre jardin est ouverte, béante et si généreusement devant toi, tu me manques encore plus.

Même si j'ai su me protéger de ton ultime morsure.

Autrement, tu sais, la nuit dernière, j'ai rencontré en rêve ta  vieille"Mamé Marie". Cette fripouille de grand-mère que tu aimas et qui t'aima tant, cette toute petite vieille qui ne sentait ni mauvais ni bon et que je me rappelle, du si loin/lointain de l'enfance.

Te souviens-tu lorsque, si vieille et usée, nous deux, tout enfant que nous étions, voici 45 ans déjà, allions la faire boire, à la petite cuillère à café, de l'eau pour petits oiseaux ? Petit oiseau qu'elle était devenue juste avant de s'envoler.
Elle était si minuscule dans son trop grand lit. Comme toi aujourd'hui, ma belle préférée, ma grande perte déjà, ma belle perche blonde de 61 ans, ressemblant à Jane Birkin, juste en un peu plus jeune je pense.
Dans ce rêve - qui n'en est qu'à moitié un - elle me disait, cette Mamé Marie, la tienne pour de vrai :
- Ô ma Brijoue... Qu'elle vienne me rejoindre sans crainte... Elle peut venir, même sans bagages ma petite toute petite.
Même toute nue. Si belle qu'elle est et restera. Moi, avait-elle ajouté avec un sourire mi fée, mi sorcière, mi figue mi raisin, je lui ai préparé un très joli jardin et de la bonne cuisine, celle du Bon Dieu. Et aussi un joli lit aux draps si frais et tout blancs. Parfumés aux jasmins de ce jardin-là.. tant qu'il est irrésistible ! Viens ! Viens ! Viens ma toute petite rigolote que j'ai plus peur de rien. De rien !

Et la Mamé-tienne Marie m'a dit encore :

- Dis lui, petite, de ne pas avoir peur : ici, il y a tout le confort moderne et bien plus qu'ailleurs. Bien mieux qu'avant, bien mieux !

Ton petit corps, celui que je vois, si malingre devenu, aujourd'hui si malmené par le sort, et qui fut si joli jusqu'à il y a peu, fondra bientôt. Il fondra bientôt. Bientôt et vite : comme un morceau de sucre dans un verre d'eau claire. Dans quelques jours à peine, je ne le sais que trop.
Il ne me restera plus que la saveur de l'eau sucrée (mais pas que), celle que l'on administrait, toi et moi toutes deux ensemble, à ta petite Mamé Marie à nos 10/12 ans. Diable ! Quel périple !
Je ferai alors contre mauvaise fortune bon cœur, cœur de sucre et d'eau : je boirai l'eau sucrée toujours et, en souvenir de toi pas encore défunte, je l'aimerai à chaque fois si cela m'est possible et te parlerai encore. Je te parlerai encore et encore... du futur ! Si si !

"Á quiew déco !!!" s'indignait ta si vieille Marie provençale, dans son idiome incompréhensible qui nous faisait songer aux romans de Garcia-Marquez.

Les cent ans de solitude s'achèvent donc là, pour toi et pour moi. Avec, pour seule frontière de camelote, ce portail en papier de cigarette qui séparera désormais nos deux jardins.

Nous devons nous y faire, oui. Mais la grille de ce jardin-là est si peu solide, la frontière si poreuse, si friable...

Mon baiser pour cette nuit encore...

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