Martine Chantecaille
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Billet de blog 17 déc. 2012

Ces députés-censeurs qui veulent nous sauver des "gender studies"

Martine Chantecaille
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Et c’est reparti…Une nouvelle fois, deux parlementaires UMP – Virginie Duby-Muller et Xavier Breton – ont transmis cette semaine une proposition de résolution demandant « une commission d’enquête sur l’introduction et la diffusion de la théorie du gender en France » afin qu’« un véritable état des lieux de la pénétration de cette théorie dans l’ensemble de notre pays : politique de la petite enfance, éducation, enseignement scolaire, enseignement supérieur, droits des femmes, droit de la famille, droit social, administration, Justice » soit mené.

Quel est donc le péril si grand qui nous menace et qui risque d’entraîner « un tel bouleversement de notre contrat social que les Français sont en droit d’en être informés» ? La « théorie du genre », terme qui regroupe les études de diverses disciplines qui, de la biologie aux sciences sociales,  travaillent sur le rôle des interactions sociales dans l’identité sexuelle d’un individu et ne limitent donc pas celle-ci au donné biologique.

Et c’est reparti… parce que déjà l’an dernier, 80 députés de droite avaient signé une lettre demandant le retrait de manuels scolaires de SVT dans lesquels « l’identité sexuelle » des individus était présentée comme relevant non seulement du donné biologique mais aussi de notre milieu socio-culturel. Souligner que l’identité sexuelle se construit  tout au long de notre vie, dans une interaction constante entre le biologique et le contexte socioculturel, que nous sommes des êtres complexes, façonnés par notre environnement et non seulement par nos gênes, constituait aux yeux de ces parlementaires une véritable hérésie mettant en grand danger notre société. Tout au plus, acceptaient-ils qu’elle soit évoquée dans un manuel de sociologie ou de philosophie, l’essentiel étant qu’aucune validité scientifique ne lui soit accordée et que les élèves comprennent bien que seule la nature est en jeu dans notre identité sexuelle. S’auto-proclamant experts en rationalité scientifique, ces députés UMP voulaient aussi  sauver une jeunesse prétendument menacée par la dangereuse influence des «idéologies néo-marxistes existentialistes» (Christine Boutin) et rappeler qu’il y a, d’un côté, le sérieux de « la » science (censée affirmer que tout est naturel dans notre identité sexuelle) et, de l’autre, les élucubrations idéologiques des sciences humaines et des philosophes qui, comme Simone de Beauvoir, ont pu penser qu’on ne naissait pas femme mais qu’on le devenait. C’est dire, au passage, le peu d’estime accordée au travail des chercheurs en sociologie, psychologie, linguistique, anthropologie… Premier mépris !

Mais, reconnaître le biologique comme seul facteur dans la constitution de notre identité sexuelle (tout comme N.Sarkozy qui prétendait, en 2007, que la pédophilie et la tendance suicidaire relevaient de la génétique), c’est aussi mépriser cette science que l’on prétend défendre en occultant la « logique de la complexité » ( Edgar Morin ) qu’elle ne manque de mettre en avant dans l’étude des comportements vivants, qui plus est s’il s’agit de comportements humains. Si « la science » doit sauver les jeunes de l’ « idéologie » qui souligne le rôle du milieu, quel statut accorder alors aux affirmations de François Jacob, prix Nobel de physiologie et de médecine, qui affirme pourtant très explicitement dans Le jeu des possibles que « c’est par une interaction constante du biologique et du culturel pendant le développement de l’enfant que peuvent mûrir et s’organiser les structures nerveuses qui sous-tendent les performances mentales » ? Comment comprendre qu’un généticien comme Axel Kahn puisse mettre en garde contre le réductionnisme génétique, rétorquant ainsi en 2007 à Nicolas Sarkozy qu’il n’y avait pas de « gène du malheur » et s’opposant très clairement aux députés sauveurs de science ? Sauf à accorder à ces derniers une expertise dans la description du réel supérieure à celle des biologistes eux-mêmes, il faut bien admettre qu’il convient dans cette polémique sur la « théorie du genre » d’inverser les positions de l’idéologique et du scientifique. C’est la réduction de l’être humain à sa composante biologique qui aujourd’hui pose un problème à la raison et non le fait de souligner le rôle de notre environnement sur ce que nous sommes ! Deuxième mépris pour la communauté scientifique que cette instrumentalisation du nom de la science par la parole politique pour des motivations… strictement idéologiques.

Le réductionnisme naturaliste n’est, en effet, pas une simple ignorance de la complexité par laquelle nous nous définissons mais un véritable préjugé idéologique auquel s’accrochent ces politiques qui entendent prescrire au réel de correspondre à la description qui leur convient. Confusion des genres dont l’histoire nous a montré comme elle peut être problématique pour la liberté de la recherche comme pour celle des citoyens. Vouloir expliquer tel ou tel comportement, telle ou telle situation, par la nature biologique n’est certes pas nouveau : combien d’inégalités n’a-t-on pas voulu expliquer et par là prétendre justifier par la « nature des choses » contre laquelle, évidemment, on ne pourrait rien faire. « Les contraintes de la biologie furent ainsi souvent invoquées comme garantie scientifique imposant des limites au comportement humain. Car si les performances d’un individu ne font que refléter ses potentialités génétiques, les inégalités sociales découlent directement des inégalités biologiques. Il est alors inutile de songer même à changer la hiérarchie sociale» et…ce n’est pas Simone de Beauvoir qui déconstruit ainsi l’imposture réductionniste et l’instrumentalisation masquée de la science mais… François Jacob ! Ce n’est, bien entendu, pas un simple hasard si la question ressort aujourd’hui, à l’heure où l’on prévoit de permettre à tous les couples de pouvoir se marier civilement. Les mêmes qui, par leur pratique politique et leur discours, s’opposent à l’égalité des femmes et des hommes, refusent idéologiquement le « mariage pour tous ».

Plutôt que de vouloir nous « protéger » d’un pseudo-péril, ces parlementaires auraient dû applaudir le fait que des moyens supplémentaires soient octroyés à l’éducation pour qu’elle permette, enfin, à chacune et chacun de s’émanciper des obstacles à l’acquisition d’une citoyenneté de plein droit.

Je n’oublie pas, quant à moi, que c’est grâce aux combats menés contre tous ceux qui se réfugient derrière la nature pour justifier tout et n’importe quoi et qui passent ainsi allègrement d’un pseudo fait naturel aux droits censés en découler, que les femmes sont devenues, d’êtres sexuées femelles par la nature, des citoyennes conscientes des progrès accomplis comme des régressions toujours possibles et de l’immensité du chemin qu’il reste à parcourir pour passer de l’égalité des droits à l’égalité réelle.

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