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Billet de blog 21 nov. 2016

Le peuple a bon dos

C'est tendance : s'auto-proclamer porte-parole du peuple, opposer social et sociétal, afficher les régressions en défense du peuple, confondre cause du peuple et mépris du peuple.

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Ils nous disent : c’est le peuple, le peuple abandonné, qui vote Brexit, Trump ou Le Pen, qui crie sa colère « contre les gagnants de la mondialisation », contre « les élites », contre « les bobos ».Lecture sociale. Mais pas seulement.

 Ils nous disent aussi, les mêmes le plus souvent, c’est le peuple qui veut retrouver des frontières, de la souveraineté, de l’identité nationale perdue, à tout le moins menacée par les immigrés ou les « issus de l’immigration ». Lecture politique. Mais pas seulement.

 Les mêmes encore : c’est le peuple qui trouve qu’on va trop loin, qui voit dans l’extension des droits des femmes, la lutte contre le sexisme, une menace pesant sur la différence des sexes ou dans le mariage pour tous la fin de la famille… Lecture sociétale.
 Ces « ils » fort nombreux se contentent-ils de livrer, ce qui est parfaitement leur droit, leur analyse des temps présents ? Non. Car ils ne parlent pas qu’en leur seul nom. Ils affirment parler et écrire au nom du peuple, en défense du peuple dont ils s’autoproclament porte-parole.

 « Ils » sont ministres ou ex-ministres, ex président de la république ou candidat, députés ou sénateurs des années durant, ils sont directeurs de rédaction, éditorialistes, chroniqueurs, ils sont professeurs, de préférence de grande école ou d’université, académiciens, jurés de prix littéraire, intellectuels de renom, invités des dîners en ville,  ils font plusieurs fois par an la Une des news, ils ont leur rond de serviette dans de nombreux medias audiovisuels, mais ils ne font pas partie  des «  élites » qu’ils dénoncent.
 Non, « les élites », ce sont les autres, comme les bobos d’ailleurs, pas eux. Et inutile de préciser quelque peu qui ou quoi cette expression « les élites » désigne. S’agit-il des élites financières ? Economiques ? Médiatiques ? Intellectuelles ? Politiques ? Culturelles ? Il suffit de les vitupérer, de surfer sur leur « débâcle », de répéter à tout va qu’elles sont « coupées du peuple » pour devenir un héraut et un héros de la « cause du peuple ».

 Mais de quel peuple est-il question ? Est-ce le peuple politique ? Non puisqu’alors seraient désignés tous les citoyens, par-delà leur positionnement. Est-ce le peuple pensé en termes de classes ? Pas davantage, car alors la plupart des immigrés devraient en faire partie, comme ils faisaient partie de ce qu’on appelait jadis le « prolétariat » et dont le périmètre n’était pas que national.

 A quoi renvoie donc ce peuple si portée aux nues ? A un peuple identitaire, avec une identité enracinée dans une culture, une religion, des traditions, aux « petits blancs », aux autochtones, aux « de souche ».

Prendre en compte la souffrance, soigner les blessures causées par la mondialisation dans sa forme néolibérale et par la financiarisation de l’économie, oui. Se battre contre les inégalités, contre le fric à tout va, oui.

Mais pas avec cette inquiétante conception du peuple que d’aucuns, de plus en plus nombreux hélas, à droite comme à gauche, voudraient nous imposer.

Cette musique jouée de manière tonitruante par Zemmour, Valeurs actuelles, ou Causeur se retrouve sans doute un ton en dessous mais avec les mêmes notes par exemple du côté de Jacques Julliard, de Jean-Claude Michéa, de  Jean-Pierre Le Goff, de Laurent Bouvet …

 Le peuple mérite mieux. Il mérite mieux que ce mépris.
 Car il y a du mépris du peuple à l’uniformiser dans la figure de l’électeur du Front national. Double mépris et double abandon devrais-je dire. Mépris parce que si des électeurs du Front national appartiennent en effet aux « classes populaires » - mais pas seulement - celles-ci peuvent aussi voter à droite, à gauche et surtout s’abstenir. Mais il y a aussi du mépris en excusant « le peuple » d’un ralliement aux menteurs et aux bonimenteurs pour aller en chercher la responsabilité dans les « bobos », les « minorités »,  les immigrés, les tenants du « gauchisme culturel », du sociétal,  etc.

Le peuple, parce que peuple serait-il incapable de savoir ce qu’il fait ? Ne faudrait-il jamais dire au peuple qu’il a tort, qu’il fait fausse route ? Il y a du mépris à considérer que le racisme, la beaufitude, l’homophobie sont l’apanage du peuple comme si les couches aisées de la société y étaient imperméables. Mais bien du mépris à l’en exonérer par principe.

Il y a bien du mépris aussi à affirmer que le peuple est opposé aux réformes dites "sociétales"qui ne seraient, selon Jacques Julliard, qu’une forme de « domination culturelle des classes dominantes sur les classes dominées ».

 Ils se prétendent « défenseurs du peuple » mais ils l’enferment dans une représentation laide, sombre, triste, ils l’identifient à la peur, à l’immobilisme, au repli, au retour vers le passé comme si des membres des classes aisées en étaient exonérés, au désir que tout redevienne "comme avant", ainsi qu’on nous le répète chaque jour. 

C’était quoi « avant » ? Les 60 heures d’usine, malgré les 40 heures légales, les trois semaines de congés payés une seule fois dans l’année, les journées devant la machine malgré la grippe ou la bronchite sinon sautaient toutes les heures supplémentaires, celles qui permettaient de mettre du beurre dans les épinards, les enfants d’ouvriers qui ne voyaient pas souvent les portes du lycée s’ouvrir devant eux, les avortements sanglants chez la faiseuse d’anges. Je ne suis pas en train de remonter à Zola, je parle du temps de mon enfance, celui des années 50.

Qui peut prétendre savoir de quel regret le peuple est animé, savoir ce qu’il veut, pense, attend, espère ?

  Martine Storti Dernier ouvrage paru  "Sortir du manichéisme des roses et du chocolat" Mars 2016 ed Michel de Maule

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