Manifestations en France et en Russie : la paille et la poutre

S’exprimant à propos de la répression des manifestations à Moscou, le ministère des Affaires Etrangères français « condamne les interpellations » ainsi que « l’usage manifestement excessif de la force qui les a entourées. »

Selon l’ONG russe OVD-Info, citée dans cet article,« 828 personnes ont été interpellées samedi dans la capitale russe lors de cette manifestation non autorisée (…). Ces arrestations font suite à une autre action de protestation réprimée le weekend précédent, qui s’est soldée par près de 1 400 arrestations. »

La condamnation de cette répression par la France n’aurait rien de choquant si elle n’émanait d’un gouvernement dont la gestion de l’ordre public a été mise en cause ces derniers mois par de multiples organisations internationales (Parlement européen, Conseil de l'Europe, ONU). Les violences policières font par ailleurs régulièrement l’objet de critiques acerbes dans la presse étrangère, la police française étant par exemple jugée « hors de contrôle » par The Independant et « la plus brutale d’Europe » par Die Welt, deux journaux conservateurs.

Pour la seule journée du 8 décembre 2018 (acte IV des gilets jaunes), le ministère de l’Intérieur avait indiqué avoir procédé à plus de 2000 interpellations ayant donné lieu 1709 gardes à vue. Selon les chiffres officiels, 286 manifestants avaient été blessés ce jour-là. Un bilan qui n’est pas très éloigné de celui des deux derniers week-ends en Russie et qui devrait inciter le Quai d’Orsay à plus de discrétion. Ne parlons pas de décence, ils ne savent pas ce que c'est.

Bien entendu, le président de la République, ses ministres, sa majorité parlementaire et la presse qui chante ses louanges en prenant pour modèle La Pravda de la grande époque, tous ces gens nous expliquent que cela n’a rien à voir et qu’il ne faut pas confondre les « manifestants pacifiques » qui protestent contre le régime de M. Poutine et les « foules haineuses » composées de « factieux » et de « brutes » qui contestent celui de M. Macron. Les Russes qui protestent méritent notre soutien inconditionnel tandis que les Français qui manifestent ne sont que des délinquants qu’il convient de mettre hors d’état de nuire sans ménagement.

Au passage, on observera que celles et ceux que le gouvernement français qualifie de « manifestants pacifiques » ne sont que des délinquants aux yeux du gouvernement russe. Comme quoi, la criminalisation des mouvements sociaux ne connait pas de frontières.

La situation des libertés publiques en France est-elle pour autant comparable à celle que l’on observe en Russie ? Aucun opposant politique ne croupit depuis des années dans des camps en France et aucun ne s’y retrouve étrangement malade après une garde à vue. Si l'on a hélas plus de chances de finir une manifestation avec ses deux yeux à Moscou qu'à Paris, aucun journaliste n'a été assassiné en France pour avoir enquêté d'un peu trop près. La réponse à cette question est donc négative. Non, l'état des libertés publiques n’est pas comparable.

Ou plutôt, pas encore. Car s’il y avait autrefois une différence de nature entre la République française et les régimes autoritaires, il n’y a plus sous cette présidence qu’une différence de degré. Et M. Macron s’emploie activement à combler le retard.

 © Allan Barte (@AllanBARTE) © Allan Barte (@AllanBARTE)

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