La « société de vigilance » ou la délation En Marche

Le président de la République appelle à bâtir une « société de vigilance » contre « l’hydre islamiste ».

Lors de la cérémonie en hommage aux quatre fonctionnaires de police de la préfecture de police de Paris assassinés par l'un de leurs collègues, M. Macron a notamment déclaré : « Les institutions seules ne suffiront pas. L'administration seule et tous les services de l’État ne sauraient venir à bout de l'hydre islamiste, non. C'est la nation tout entière qui doit s'unir, se mobiliser, agir. (…) Une société de vigilance, voilà ce qu'il nous revient de bâtir. »

Pour l’exécutif, il ne saurait donc être question d’assumer la responsabilité politique de ce fiasco au sein d’un service de renseignement. En d’autres temps, le ministre de l’Intérieur aurait immédiatement démissionné. Mais, dans le prétendu « nouveau monde », l’irresponsabilité est la règle et l’incompétence est un gage de longévité politique. Christophe Castaner, l’inventeur de la prise d’assaut des services d’urgence de la Salpêtrière par les gilets jaunes, le ministre qui a décoré le commissaire responsable de la charge de police à l’origine de la noyade Steve Maia Caniço à Nantes, celui qui n’a « jamais vu un policier ou gendarme attaquer un manifestant ou un journaliste », a donc « toute la confiance » du Premier ministre.

Depuis 1995, plus d'une vingtaine de lois « antiterroristes » ont été promulguées, rognant un peu plus les libertés publiques année après année. Le gouvernement s'interrogera-t-il sur l’efficacité de ces lois, constamment utilisées contre les mouvements sociaux mais n'empêchant pas un individu de pénétrer avec un couteau de cuisine dans l'enceinte de la DRPP ? Remettra-t-il en question l'utilisation des services de renseignements pour traquer les gilets jaunes et les décrocheurs de portraits de Macron ? Non, bien entendu.

Par conséquent, il faut faire diversion. Et c'est ce à quoi s'est livré le président de la République en appelant à la « vigilance » des citoyens pour pallier l’incurie de l’administration. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Si M. Macron ne nous prenait pas pour des imbéciles (hypothèse d’école, j’en conviens), il devrait expliquer en quoi cette « vigilance » aurait pu détecter ce que les plus fins limiers du renseignement n’ont pas réussi à déceler. Et s’ils l’ont décelé et n’ont pas agi, en quoi la « nation tout entière » aurait pu y remédier.

Comment cette « vigilance » devrait-elle s’exercer, à l’égard de qui et selon quels critères ? Rien de tout cela n’est précisé bien évidemment. Mais, au lendemain d’un n-ième débat nauséabond sur l’immigration, dont l’objectif est une fois de plus de stigmatiser les immigrés pour détourner l'attention de la guerre sociale menée par ce gouvernement, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner qui sera l’objet de la « vigilance » : ceux dont la barbe est un peu longue et celles qui portent le voile.

A l’égard d’une population suspectée d’abriter « l’ennemi de l'intérieur », c’est en réalité à la délation qu’appelle le président de la République. Comme aux heures les plus sombres de notre histoire.

Le prétendu rempart contre l’extrême-droite en est le marchepied.

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