Si Donald Trump et Joe Biden avaient été boliviens...

.. ou comment deux élections présidentielles au résultat contesté par l'un des candidats, l’une en Bolivie l'an dernier et l’autre aux États-Unis ce mois-ci, ont fait l’objet d’un traitement radicalement différent par l'Organisation des États Américains et la quasi-totalité des médias occidentaux.

Bolivie, élection présidentielle du 20 octobre 2019

Au soir de l’élection, le décompte provisoire portant sur environ 83% des suffrages donne 45,28% des voix au président sortant Evo Morales et 38,16% à son principal opposant Carlos Mesa (voir ici). Faute de majorité absolue, la Constitution prévoit un second tour si le candidat placé en tête n'obtient pas plus de 40% des voix avec un écart d’au moins 10% sur le suivant. Avec 8% d’écart, le second tour semble donc se profiler lors duquel Carlos Mesa peut espérer l’emporter grâce au ralliement d’autres candidats.

Quatre jours plus tard, le dépouillement des bulletins de vote provenant des régions les plus reculées de l’Altiplano bolivien étant terminé, le résultat définitif est proclamé : le président sortant Evo Morales est déclaré réélu avec 47,08% des voix contre 36,51% à son opposant, soit un écart de plus de 10% (voir ici).

Carlos Mesa dénonce immédiatement « une manipulation qui met en péril la démocratie » et refuse de reconnaitre « ces résultats qui font partie d'une fraude réalisée de manière honteuse ». L’Organisation des États Américains (OEA) exprime « sa profonde inquiétude et surprise face au changement radical et difficile à justifier concernant la tendance des résultats préliminaires » (voir ici). Le Département d’État des États-Unis accuse dans la foulée le tribunal électoral bolivien de « renverser la démocratie ».

Les grands médias occidentaux et notamment la presse française défendent alors sans nuance la thèse de la fraude de la part de Morales (voir ici). Mediapart par exemple, dans un article du 12 novembre 2019, reproduit les conclusions d’un rapport préliminaire de l’OEA sans faire état des analyses qui le contredisent : « Le processus électoral du 20 octobre est bel et bien entaché de fraude ».

Pourtant, dès le 6 novembre 2019, le Center for Economic and Policy Research (CEPR), une organisation basée à Washington, publie une étude intitulée What Happened in Bolivia’s 2019 Vote Count?  qui démontre que le résultat définitif s’explique par le fait que les bulletins non dépouillés au moment du décompte provisoire provenaient de régions très largement favorables à Evo Morales dans les scrutins précédents et qu’une telle évolution ne saurait donc étonner l’OEA.

La suite est connue : les manifestations de l’opposition, notamment de sa frange d'extrême droite, des mutineries dans la police et la « demande » du chef d’état-major des armées contraignent Evo Morales à démissionner le 10 novembre puis à s’exiler au Mexique. Le 12 novembre, Jeanine Añez, deuxième vice-présidente du Sénat, se proclame présidente par intérim (malgré l’absence de quorum au Sénat) et déclare : « Dieu a permis que la Bible retourne au Palais. Qu'Il nous bénisse! » (voir ici).

Le 4 décembre 2019, l’OEA publie son rapport final qui légitime la thèse de la fraude : « Compte tenu des preuves accablantes recueillies, il est possible d'affirmer l'existence d'une série d'opérations délibérées destinées à altérer la volonté exprimée dans les urnes. »

Il faudra attendre le 7 juin 2020 pour lire dans le New York Times un article expliquant que le rapport de l’OEA était erroné et qu’il n’y avait donc pas eu de fraude … comme l’avait démontré le CEPR sept mois plus tôt.

Ce qui s’apparente à un coup d’état a entrainé des dizaines de morts et des centaines de blessés, principalement parmi les partisans d’Evo Morales.

États-Unis, élection présidentielle du 3 novembre 2020

Au soir de l’élection, le nombre considérable de votes par correspondance restant à dépouiller ne permet pas de déterminer le vainqueur du scrutin. Alors qu'un peu moins de 80% des suffrages ont été décomptés, Donald Trump est en tête dans le Wisconsin, le Michigan, la Pennsylvanie, la Géorgie, l’Arizona et le Nevada, ces états qui font pencher la balance d'un côté ou de l'autre (voir ici). Le président affirme être le vainqueur sur la base de ces résultats partiels tandis que son opposant souligne qu’il faut attendre la fin du comptage des votes.

Quelques jours plus tard, au terme du dépouillement, c’est Joe Biden qui remporte tous ces états et obtient en conséquence la majorité du collège électoral. Donald Trump affirme que ce renversement est le résultat d’une fraude massive organisée par les démocrates.

Que s’est-il passé entre les résultats provisoires et les définitifs ? Tout simplement, les bulletins qui restaient à dépouiller provenaient de zones urbaines très favorables à Joe Biden et les premiers décomptes des votes par correspondance faisaient apparaitre la même tendance.

L’OEA a-t-elle dénoncé une « série d'opérations délibérées destinées à altérer la volonté exprimée dans les urnes » ? Bien sûr que non. Les médias occidentaux ont-ils repris la thèse de la fraude ? Non plus. Ils ont simplement fait ... leur travail, en expliquant clairement et jour après jour les raisons de la remontée de Joe Biden dans ces différents états.

Morale de l’histoire

Dans ces deux élections, ce sont les mêmes raisons qui expliquent l’écart entre résultats provisoires et définitifs : le différentiel de vote entre les régions / comtés et le temps plus ou moins long nécessaire au décompte des suffrages.

L’analyse des scrutins précédents et la dynamique en faveur de Joe Biden au fur et à mesure du dépouillement a permis de prévoir sinon la victoire de ce dernier, du moins de mettre en évidence l’inanité des accusations de fraude de la part de Trump. Une analyse similaire, comme celle du CEPR, aurait permis de constater le même phénomène en faveur d'Evo Morales et aurait dû conduire à accueillir avec circonspection les accusations de fraude de la droite bolivienne lors de l’élection de 2019.

Or ce travail n’a jamais été fait par les médias occidentaux mainstream pour la Bolivie. Pensez donc, un président de la « gauche radicale » en Amérique Latine, cela ne peut être qu’un affreux « populiste » voire un dictateur. Si la bourgeoisie blanche de Santa Cruz, l’OEA et les États-Unis criaient à la fraude, inutile de vérifier les faits : on pouvait les croire sur parole.

Les États-Unis, c'est autre chose que la Bolivie. L’OEA n’a donc pas mis son nez dans les affaires électorales du pays qui assure 60% de son financement et dont elle sert les intérêts en Amérique Latine. Le gouvernement français s’est bien gardé d’appeler « au calme et à la retenue toutes les autorités de transition » aux États-Unis comme il l’avait fait pour la Bolivie.

Si Donald Trump et Joe Biden avaient été boliviens, les accusations de fraude du premier auraient sans doute été prises pour argent comptant par les médias occidentaux.

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A propos des clichés et des stéréotypes de la presse occidentale dans le traitement de l'actualité des pays dits « du Sud », Arrêt sur Images a publié cet excellent article : Lettres kenyanes : et si Trump était un potentat africain ?

 

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