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Billet de blog 28 nov. 2022

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A propos du parti pris « Ukraine : cette gauche qui n’a rien appris »

« Grille de lecture vieillotte » ou  « obsolète », « cadre intellectuel typique de la guerre froide », « rhétorique tiers-mondiste fallacieuse », « pensée géopolitique plongée dans le formol ». C’est avec un indéniable sens de la nuance que MM. Confavreux et Escalona critiquent les positions de la « gauche radicale » sur la guerre en Ukraine.

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Le Monde Diplomatique, La France Insoumise ou encore la New Left Review sont les principales cibles de ce parti pris publié le 27 novembre et qui dénonce leurs positions sur la guerre en Ukraine.

LES SANCTIONS

Les auteurs reprochent aux éditoriaux du Diplo d’avoir « mis en cause l’efficacité des sanctions sans dire explicitement qu’il ne fallait pas en prendre ». Risque-t-on d’être qualifié de « poutinolâtre » si l'on observe que le dollar à 200 roubles promis par Joe Biden ou « l’effondrement de l’économie russe » annoncé par Bruno Le Maire début mars 2022 se font attendre ? S’il est vrai qu’à moyen terme, l’économie russe va durement souffrir des sanctions sur les importations de technologie, à court terme c’est bien l’envolée des prix de l’énergie consécutive aux sanctions qui est en train d’affecter profondément l’économie de l’Union Européenne et d’affaiblir durablement son industrie.

LA CÉCITÉ A L’ÉGARD DE LA RUSSIE

Le  Monde Diplomatique, coupable aux yeux des auteurs du parti pris de « cécité à l’égard de la guerre d’agression qui se tramait » est également critiqué pour avoir dénoncé un « "voluptueux bourrage de crâne" des opinions occidentales, par des élites politico-médiatiques va-t’en-guerre. » Or force est de constater si ce n’est un « bourrage de crâne », du moins une grande convergence dans les positions exprimées dans les médias français, du Monde au Figaro et de l’Obs à Mediapart, toute réserve étant peu ou prou assimilée à de la propagande pro-Poutine. Quant à la cécité, elle a été largement partagée par les dirigeants politiques européens et par le président Zelensky lui-même ainsi que le relate cet article du Washington Post.

LES RACINES HISTORIQUES

MM. Confavreux et Escalona font également grief à plusieurs voix de la « gauche radicale » de considérer la guerre en Ukraine comme étant « la conséquence de chocs entre puissances impérialistes presque aussi détestables les unes que les autres », par analogie avec la guerre de 1914-1918. Or, pour nos auteurs, « l’invasion de l’Ukraine présente un tableau plus limpide : un pays agresseur a envahi un autre qui ne le menaçait point, au mépris des frontières établies et du droit international. » Si l’on se limite à ce qui s’est déroulé depuis le 24 février, on ne peut qu’abonder dans leur sens. Il est plus difficile de les suivre quand ils affirment : « Une limpidité difficile à troubler, même en rappelant ad nauseam la promesse trahie de non-élargissement de l’Otan (…) (promesse jamais formulée officiellement, faite à une entité politique disparue – l’URSS –, tandis que l’Ukraine n’avait en réalité pas de perspective rapide d’adhésion, laquelle aurait de toute façon relevé de son droit souverain). » Passons sur l’utilisation de la locution ad nauseam dans le but de discréditer d’emblée l’argument qui est présenté et attardons-nous sur la déformation que lui font subir nos auteurs. Certes, l’URSS a disparu en 1991 mais la Russie est indéniablement son héritière sur la scène internationale (siège au Conseil de Sécurité, traités de désarmement). A quoi bon ces arguties ? Mais surtout, le non-élargissement de l’OTAN a bien été au cœur des discussions entre les Occidentaux et l’URSS sur la réunification de l'Allemagne en 1990 et ces discussions ne se limitèrent pas aux propos tenus par le secrétaire d’État James Baker dans une conversation avec Gorbatchev (le fameux « Not one inch »). Plus important, cela ne concernait pas l’Ukraine mais l’ensemble des pays de l’ex-bloc communiste, y compris la RDA. En 1990, François Mitterrand, le ministre allemand des Affaires étrangères Hans-Dietrich Genscher et le président tchécoslovaque Vaclav Havel (qui changera d’avis par la suite) défendirent le statuquo des frontières de l’OTAN et mirent en garde contre les conséquences qu’aurait son élargissement voulu par les États-Unis. A la différence des approximations des auteurs du parti pris, le livre de l’historienne états-unienne M.E. Sarotte Not one inch (non traduit) apporte un éclairage précieux sur la période qui s’étend de la chute du mur de Berlin en 1989 à l’arrivée au pouvoir de Poutine en 2000 et montre comment la politique des États-Unis dans cette période a favorisé la montée des franges nationalistes et réactionnaires en Russie. N’en déplaise aux adeptes des « tableaux limpides », le cours politique de la Russie aurait pu être très différent n’eût été la volonté des États-Unis de pousser au maximum son avantage de vainqueur de la guerre froide.

L’OUEST NE VOULAIT PAS DE LA GUERRE

Aux yeux de MM. Confavreux et Escalona, la « grille de lecture » de la gauche radicale « ne permet guère de prendre en compte le fait que "l’Ouest ne voulait pas de cette guerre" » et conduit Serge Halimi à s’inquiéter d’une victoire militaire de l’Ukraine (…) qui renforcerait aussi la position des États-Unis dans le monde (…) et consoliderait l’hégémonie américaine dans une Union européenne ayant définitivement renoncé à toute ambition d’autonomie stratégique. » Que les États-Unis n’aient pas voulu de cette guerre, nous en convenons. Pour autant, « il ne faut jamais gaspiller une bonne crise » selon le propos prêté à Churchill et les États-Unis entendent bien en tirer profit. Le secrétaire à la Défense Lloyd Austin a d’ailleurs affirmé clairement leur objectif : « affaiblir la Russie à un point tel qu’elle ne puisse pas recommencer. » Ensuite, et contrairement à ce qu’écrit Serge Halimi, la guerre en Ukraine et une victoire de celle-ci ne seraient pas tant la cause que le révélateur de la vassalisation de l’Union européenne. Celle-ci était déjà dépendante militairement des États-Unis, elle l’est désormais également en matière d’approvisionnement énergétique au point que même les dirigeants européens s’inquiètent désormais du risque d'une délocalisation accélérée de son industrie. Mais il est trop tard.

LES NÉGOCIATIONS DE PAIX

Les auteurs du parti pris reprochent aussi à la « gauche radicale » une position consistant à vouloir « se précipiter absolument à la table des négociations, pour d’autres raisons que le sort humanitaire des populations sur place. » Mais qui peut sérieusement croire que les pays qui soutiennent l’Ukraine se préoccupent avant tout du sort des Ukrainiens ? Quand les États-Unis estimeront avoir atteint leur but - avoir suffisamment affaibli la Russie -, ils expliqueront au président Zelensky que l’heure est venue de négocier et d’accepter un compromis qui sera celui que les États-Unis dicteront et que leurs vassaux européens approuveront. D’ores et déjà, des voix se font entendre en ce sens outre-Atlantique.

L’ÉQUIVALENCE DES RÉGIMES IMPÉRIALISTES

Par ailleurs, comment ne pas sursauter en lisant sous la plume des auteurs : « Certes l’idéal démocratique a été embarqué en étendard par l’Occident pour mener des guerres dont les intérêts premiers étaient en fait stratégiques, énergétiques ou revanchards. Mais cela ne suffit pas à postuler l’équivalence des régimes impérialistes dès lors qu’il est question d’action géopolitique » ? Au cas où les peuples du Vietnam, d’Afghanistan ou d’Irak (pour ne citer que quelques exemples d’une très longue liste) auraient été tentés de « postuler  l’équivalence » entre la mort sous les bombes du « camp du bien » et la mort sous les bombes du « camp du mal », MM. Confavreux et Escalona sont là pour ouvrir les yeux des survivants.

LA MENACE SUR LES DÉMOCRATIES OCCIDENTALES

Enfin, nos auteurs estiment que la Russie de Poutine constitue « une menace réelle sur les principes qui fondent la composante démocratique de nos sociétés ». Que le régime de Poutine soit un régime autoritaire et réactionnaire et qu’il soutienne les forces politiques d’extrême-droite en Europe, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Pour autant, et pour se limiter au cas de la France, la montée de l’extrême-droite y est bien antérieure à l’arrivée de Poutine au pouvoir et à son prosélytisme sur le plan international. Et, à moins de considérer que les dirigeants de ce pays sont sous influence russe depuis vingt ans, la dérive autoritaire en France n’a eu nul besoin d’une aide extérieure. Poutine n’est pour rien dans la multiplication des lois sécuritaires sapant les principes d’un État de droit dans ce pays ou dans la répression violente des mouvements sociaux sous le régime de M. Macron et de ses prédécesseurs. Il est donc étonnant - pour ne pas dire risible -  de lire sous la plume de MM. Confavreux et Escalona  qu'« en plus de la solidarité avec le peuple ukrainien, un intérêt plus "égoïste" justifierait donc de maximiser les gains possibles contre Vladimir Poutine, à savoir la préservation de nos modèles politiques d’un avenir autoritaire ». Le barrage contre l'extrême-droite en France, ce n'est donc plus Macron, c'est Zelensky.

EN CONCLUSION

Retenons l’avertissement de nos auteurs : « Il ne s’agit pas ici de prendre gratuitement le contrepied de ces affirmations, par légèreté ou atlantisme échevelé. » Il était bon de le préciser, le lecteur aurait pu se méprendre.

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