De la démocratie américaine et d'autres contes de fée

La dénonciation de Donald Trump par un agent de la CIA témoigne-t-elle de la vivacité et de la force de la démocratie aux États-Unis ?

Cette thèse défendue par Edwy Plenel dans ce parti pris est pour le moins surprenante. Depuis quand les services de renseignement seraient-ils devenus un contre-pouvoir dans une démocratie ? Et, connaissant la lutte sourde qui oppose ceux-ci à Trump depuis son accession au pouvoir, ne faudrait-il pas plutôt y voir un règlement de comptes entre factions rivales ?

La procédure d’impeachment qui vient d’être lancée par les dirigeants du Parti Démocrate (par pur opportunisme comme le montre cet article de The Intercept) illustre certes la réalité de la séparation des pouvoirs aux États-Unis, aux antipodes de la Vème République.

Pour autant, faut-il voir là une démocratie « sans soumission aveugle au pouvoir exécutif, avec des contre-pouvoirs offensifs, des parlements exerçant leurs prérogatives, une presse jouant son rôle d’alerte » pour reprendre les termes du directeur de Mediapart ? On peut en douter.

Ce serait oublier que le Congrès des États-Unis a massivement approuvé l’intervention militaire en Irak en 2003, comme il avait approuvé les innombrables interventions militaires qui ont précédé.

Ce serait perdre de vue qu'avant cette intervention, les plus prestigieux journaux ont complaisamment relayé les fausses nouvelles fabriquées de toutes pièces par l’administration Bush à propos des armes de destruction massive prétendument détenues par le régime de Saddam Hussein.

Ce serait négliger que le système électoral des États-Unis ne permet qu’à deux partis d’être représentés au Congrès.

Ce serait omettre l’emprise de Wall Street et de Big Oil sur les deux partis au pouvoir. Deux exemples parmi tant d’autres : Bill Clinton qui a mis fin à la séparation de la banque de dépôt et de la banque d’investissement instaurée par Roosevelt, ce qui est l’une des causes de la crise financière de 2008  ; le clan Bush qui a fait fortune dans le pétrole avant de défendre sans relâche les intérêts de l’industrie pétrolière une fois à la tête de l’État (lire l’excellent livre de Matthieu Auzanneau, L'Or Noir).

Ce serait ne pas tenir compte de l'arrêt de la Cour Suprême des États-Unis qui a supprimé toute limite au financement des campagnes électorales par les entreprises, comme si cette emprise n’était pas encore assez forte (arrêt Citizens United v. Federal Election Commission) ?

Ce serait méconnaître le pouvoir considérable de ladite Cour Suprême, supérieur en réalité à celui du Congrès, et dont les membres sont nommés à vie par le seul président des États-Unis (après confirmation par le Sénat). Le gouvernement des juges, serait-ce donc la forme aboutie de la démocratie ?

Quant à la France et à sa démocratie de « basse intensité » sous la Vème République (ce dont on conviendra volontiers), aurait-on oublié que le régime parlementaire de la IIIème République est celui qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain ? Et faut-il rappeler que l’on doit à la IVème République l’effroyable répression de l’insurrection malgache en 1947, la répression sanglante de la grève des mineurs de 1948 et la guerre d’Algérie ?

A trop attacher d’importance aux institutions politiques, on en oublie l’essentiel, à savoir la concentration du pouvoir économique et la mainmise de ce dernier sur le pouvoir politique, quelle que soit sa forme institutionnelle.

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