Vers un régime de retraite universellement spécifique

Plusieurs professions ont d'ores et déjà obtenu de conserver peu ou prou les spécificités de leur système de retraite actuel.

Le président de la République, le Premier ministre, les ministres, sans oublier les ineffables députés LREM qui ânonnent en boucle les éléments de langage, tous l’avaient assuré la main sur le cœur : le nouveau régime de retraite serait U-NI-VER-SEL.

Eh bien, il s'avère qu'il y a des exceptions, et qu'elles sont de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que dure la grève.

Les militaires (et donc les gendarmes) ne seront pas concernés par la réforme. Les policiers, qui avaient menacé le gouvernement d’une grève du zèle dans le maintien de l’ordre, ont immédiatement obtenu gain de cause : ils continueront de partir à la retraite à 52 ans. Cela s’appliquera aussi aux surveillants pénitentiaires et aux contrôleurs aériens.

L’âge de départ à la retraite restera à 57 ans pour les pompiers et les policiers municipaux. Les hôtesses et stewards conserveront leur caisse autonome complémentaire. Les pilotes pourront partir à la retraite à 60 ans.

Pour les marins pêcheurs, l’ouverture des droits à la retraite sera maintenue à 55 ans pour ceux ayant 15 ans de navigation. Les routiers conserveront leur congé de fin d’activité qui leur permet de cesser leur activité à 57 ans et de toucher 75 % de leur salaire brut jusqu’à leurs 62 ans.

Quant aux cheminots, seules les générations à partir de 1985 (pour les conducteurs) ou de 1980 (pour les sédentaires) basculeront dans le nouveau régime. De plus, leur retraite sera calculée sur les six derniers mois d’activité, comme actuellement.

« On a toujours dit qu’un système universel, ce n’est pas un système uniforme » explique à présent Édouard Philippe, qui n’a visiblement pas séché les cours de langue de bois à l’ENA.

Quels enseignements tirer de cette universalité non uniforme, à moins que ce ne soit une spécificité universelle ?

D’une part, il est désormais patent que la propagande du gouvernement sur la fin des régimes spéciaux n’était qu’un leurre destiné à détourner l’attention du véritable objectif. La cible, c’est bien entendu le régime des fonctionnaires (autres que ceux mentionnés ci-dessus) et celui des salariés du secteur privé parce qu'ils couvrent environ 90% des actifs. Ce sont ces retraites que le gouvernement doit faire baisser afin de pouvoir continuer de réduire la part des cotisations sociales dans la valeur ajoutée dans le secteur privé (et augmenter en conséquence la rémunération du capital), et poursuivre la réduction des dépenses publiques (afin de compenser la baisse des impôts payés par les plus fortunés et les entreprises).

D’autre part, force est de constater que seules les professions qui sont en mesure d’exercer un rapport de force durable obtiennent gain de cause. Après les mesures concédées aux gilets jaunes en décembre 2018, M. Macron et son gouvernement apportent une nouvelle fois la preuve qu’ils ne comprennent qu’un seul langage : celui du rapport de forces, pour ne pas dire celui de la force tout court. Les personnels soignants sont ignorés car ils sont réquisitionnés lorsqu’ils sont en grève : ils ne gênent donc guère le pouvoir. A l'inverse, les policiers sont écoutés avec une extrême bienveillance car le pouvoir a grand besoin d'eux pour réprimer les mouvements sociaux.

Comment qualifie-t-on un régime qui méprise les enseignants et les infirmières tandis qu’il cajole les militaires et les policiers ?

 © Fred Sochard © Fred Sochard

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mes remerciements à Fred Sochard à qui j'ai emprunté ce dessin.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.