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Billet de blog 6 janv. 2022

Ils sont vieux, blancs et ils ont peur

Le 7 et 8 janvier, un colloque se tiendra à la Sorbonne en vue de la « Reconstruction » des sciences et de la culture. Les participants se présentent comme les derniers résistants face à la déferlante de « l'islamo-gauchisme », du « wokisme" et de la « cancel-culture ». En réalité, ils sont aveugles, sourds et amnésiques, en bref ils sont vieux. Mais ils sont aussi blancs et ils ont peur.

massimo del potro
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Le 7 et le 8 janvier 2021 aura lieu à la Sorbonne un colloque, qui se dit international, visant à "reconstruire les sciences et la culture" après les funestes tentatives de "déconstruction" dont elles seraient victimes. L'objectif est de faire un état des lieux "aussi nuancé que possible" sur le "wokisme" et la "cancel-culture" qui attaqueraient l'université et menaceraient "les conditions d'un pluralisme éclairé qui interdise à toute idéologie de s'imposer comme dogme moral contre l'esprit critique." Effarés par la tournure que prendraient les travaux universitaires qui seraient idéologiquement guidés par des théories importées des États-Unis, ils se lèvent et se clament en résistance pour sauver l'université, l'esprit critique et - disons le - la France. 

Lorsque l'on fait défiler les noms des intervenants, ce colloque regroupe toute une horde d'intellectuels réactionnaires qui observent avec effroi qu'une autre parole que la leur émerge dans l'espace public et scientifique. Quel bel exemple de pluralité et de modération que ce rassemblement dont le comité scientifique est composé quasi-exclusivement de signataires du "Manifeste des 100", manifeste qui a volé au secours de Jean-Michel Blanquer après ses diatribes contre l'islamo-gauchisme qui gangrènerait l'ensemble de la société. Les ficelles sont grosses. Le discours victimaire quotidiennement exprimé sur CNews (et sur de nombreux autres plateaux médiatiques), celui de fiers résistants écrasés par la censure et la bien-pensance, est de sorti. Ils se glorifient d'être le dernier rempart, prêts aux combats et aux sacrifices. Drôle de résistance d'universitaires ayant accès à tous les cercles notables et dominants de la recherche, qui organisent un colloque à la Sorbonne - saint des saint des universités françaises. Drôle d'assemblée de lutte qui s'ouvrira avec une prise de parole de Jean-Michel Blanquer - maquisard pourchassé qui doit passer par Wikileaks pour faire entendre sa voix - et qui se clôturera avec Thierry Coulhon, président du HCERES, organisme chargé de l'évaluation de l'ensemble des établissements de la recherche et de l'enseignement supérieur français, autre structure marginale dénuée d'influence.

En vrai ils sont blancs, vieux et ils ont peur.

Peur que d'autres qu'eux prennent la parole pour reparler du colonialisme, repenser la décolonisation, refaçonner le féminisme ou revisiter les luttes LGBT. Peur que les dominations actuelles qu'ils ne dénoncent pas ou peu, faute de les subir, soient "déconstruites" pour être mieux combattues. Car c'est le point essentiel qu'ils oublient ou qu'ils ignorent. Ces luttes contre des dominations sociales, post-coloniales, patriarcales, ne sont pas des créatures façonnées par des universitaires. Elles émergent du corps social, sont portées par les principaux concernés. Les chansons de rap fustigeant les violences policières et leur racisme, la discrimination à l'embauche et le chômage, les inégalités sociales et raciales, enflamment depuis trente ans les salles de concert. Il est peu probable que IAM, NTM ou Sniper aient eu besoin d'Eric Fassin pour écrire leurs textes. Comme il n'est pas sur que Soso Maness soit un grand lecteur de Derrida.

Ils sont aveugles. Aveugles à la différence de couleur entre les grands ensembles et les lieux de pouvoir, qui puise ses racines dans l'histoire récente nationale.

Ils sont amnésiques. Les siècles d'esclavage, de traite et d'oppression leur paraissent si loin qu'ils estiment que les descendants de ces crimes devraient oublier tout ça et passer à autre chose, comme s'il s'agissait d'un désaccord malheureux entre deux amis. Ils se posent en centre de triage historique, choisissant arbitrairement quel évènement mérite un devoir de mémoire ou non. Ils oublient aussi dans leur démonstration d'auto-satisfaction que toutes les améliorations actuelles de notre société ne sont pas tombées du ciel mais sont l’œuvre de luttes. Aussi quand ils écrivent que la situation des femmes est bien meilleure qu'il y a un siècle, ils négligent le fait que cette évolution est le résultat de combats portés par des femmes qui, à l'époque, se faisaient déjà traiter de dangers pour le prestige et la stabilité du pays par une large partie des sphères politiques et intellectuelles. A l'époque, nos chers résistants auraient surement été dans ce camp-là.

Ils sont sourds. Sourds à tous ces mouvements, ces colères, ces collectifs qui luttent et qui mettent au centre de l'espace public des dominations qu'ils considèrent d'actualité, des mémoires qu'ils considèrent bafouées. Le rôle des sciences sociales n'est pas de fermer le rideau en expliquant qu'il n'y a rien à voir, mais d'observer en profondeur et de comprendre. Comprendre pourquoi des collectifs cherchent à déboulonner des statues ou modifier le nom de rues. Comprendre que des lieux à la gloire de Bugeaud ou de Thiers sont des hommages que certains veulent leur refuser. Est-ce un crime ? Rappelons nous que, loin de venir des États-Unis, le déboulonnage ou la débaptisation sont des pratiques régulières, qui ont lieu lors de tensions ou de changements de régime. Serions nous d'accord pour avoir un square "Phillipe Pétain" sous prétexte que ce fut "un grand soldat" pendant la Première Guerre mondiale ? Non. Alors pourquoi des descendants algériens n'auraient pas le droit de s'offusquer des hommages à Bugeaud qui pratiquait la crémation collective lors de sa conquête de l'Algérie. Je suis d'ailleurs convaincu que la majorité, si ce n'est la totalité, des participants ont du applaudir à deux mains les images de déboulonnage des statues de Staline, de Saddam ou de Khadafi.

Mais ils ont surtout peur. Peur des voix qui se libèrent. Peur de ces mouvements qui secouent leur monde et les lieux communs. Peur que les dominés accèdent aux zones de production de savoir et de discours. Peur de se trouver du mauvais côté de la barricade. Peur qu'on leur rappelle qu'ils possèdent tous les capitaux favorisant l'accès aux zones de pouvoir et de richesse. Peur que l'on exhibe leur place du côté des privilégiés et leur rôle d'intellectuels organiques de cette classe là.

Alors la réaction s'active, s'organise et durcit le ton. Les pensées critiques sont délégitimées, criminalisées, surveillées et menacées de bannissement de l'espace public et scientifique. Et pour se défendre, elle se pare des habits de la gauche universaliste et de la république. Leur gauche, c'est celle qui a trahit ses fondateurs, qui n'a plus de militants ni d'ancrage dans les mouvements sociaux. Bien au contraire. Elle les craint et les méprisent. Qu'ils soient jaune, rouge, noir ou arc-en-ciel, ils leur font peur. Trop violent, trop populaire, trop horizontaux. Leur gauche, elle vit dans les beaux quartiers et félicite le peuple quand il défile pour Charlie mais le conspue s'il sort pour améliorer ses conditions de vie. Vous l'avez compris, leur gauche est de droite. Et comme la majorité des intellectuels de droite, ils sont vieux, blancs et ils ont peur.

MAJ 09/01/2022

Au vu de certains commentaires, je tiens à préciser deux choses. D'une part, je ne me réclame pas du "wokisme", comme l'immense majorité des gens qui réfléchissent, s'expriment ou agissent sur ces thématiques. Cela fait des années que toute pensée critique sur notre société se fait inlassablement insulter de "woke", "d'islamo-gauchiste", ... Ironie de la vie: les mêmes qui nous accusent d'importer des thèses des États-Unis, répètent en cœur les théories émanant de Fox News et tentent des anglicismes succulents avec "wokisme". Donc je répète: personne ne se dit wokiste en France. Fatigué de me faire traiter de mots dont j'ignore la signification, je me suis permis ce texte. D'autre part, il n'y a, bien évidemment, aucune attaque contre les vieux ou les blancs en général. Comme le note un commentaire, il n'y a "pas que des vieux" au colloque, puisque Mathieu Bock-Côté s'y rend, lui qui n'a pas un poil blanc sur le crâne. De plus, je ne m'amuserais pas à tenter une définition du signe de début de vieillesse. Je me fais moi-même vieux face à d'autres et  ce n'est pas très grave. Mais c'est la raison qui réunit nos courageux esprits libres qui me pousse à utiliser le terme "vieux". Tout leur week-end est occupé pour critiquer de nouvelles formes de pensées, de travaux et de sujets. Ce sont eux même qui les définissent comme ça; ils se posent donc de fait du côté des vieux schémas de pensées. Petit point de précision: l'intersectionnalité et les travaux sur le féminisme ou la colonisation sont tout sauf des éléments nouveaux en réalité. L'intersectionnalité, le fait de croiser des données de recherche, est même à l'origine de toute recherche en sciences sociales. Je reviens au sujet. C'est la position qu'ils occupent sur le sujet qui les rend vieux. Pas leur âge ou leur physique. Je tiens trop aux anciens qui m'entourent pour un jour imaginer leur manquer de respect. Du côté des blancs, vous noterez que je cite Thiers à côté de Bugeaud. Thiers a massacré des blancs, ouvriers, paysans ou juste révoltés, avec une sauvagerie sans limites. La quantité d'hommages dont il a l'honneur de bénéficier est un scandale et prouve, pour ceux qui en doutaient, que l'histoire est écrite par les vainqueurs, et que les vainqueurs sont souvent bourgeois ou aristos (au niveau de l'histoire nationale), et blancs (à l'échelle mondiale). Je n'insulte ou ne généralise à aucun moment dans ce texte. Ou si une seule fois. Quand je dis que la majorité des esprits et des politiques de droite sont blancs, vieux et qu'ils ont peur. Mais ici, je vous renvoie à leurs photos de classes et à leurs discours, et je ne crois pas me tromper.

Sachez que je serais moi-même, d'ici peu, un vieux blanc qui aura peur, et que j'espère bien avoir encore assez d'humour pour que des plus jeunes me chambrent sur mes angoisses.

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