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Billet de blog 6 oct. 2022

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Quand les riches se mettent à partager

Quand Christophe Galtier et Kylian Mbappé ont osé faire leur sortie médiatique sur les jets privés et les chars à voile, un torrent de réactions outragées s'est abattu sur eux. Si les deux sportifs clament l'erreur communicationnelle, il se pourrait en fait que cette polémique cache en elle la volonté des dominants de partager des dettes qu'ils ont eux-mêmes contractées.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une pluie de critiques et de remontrances est tombée en ces temps de sécheresse sur les frêles épaules de Galtier et de Mbappé, respectivement entraîneur et joueur du PSG. L’ironie de l’un suivi de l’éclat de rire de l’autre n’ont pas été du goût de tout le monde. Pourtant, il est logique que dans leurs positions, deux millionnaires dénués de toute entraves financières ou administratives, hormis professionnelles, à leurs mouvements et à leurs désirs, ils ne soient pas choqués par un mode de transport considéré comme normal pour des personnes de leurs rangs.

C’est d’autant plus surprenant que lorsque l’on regarde du côté des critiques, elles ne proviennent pas que d’altermondialistes barbus vivant au fin fond de Notre Dame Des Landes. Mais plutôt, d’un côté, du club du PSG, donc des Qataris, qui ont été « profondément agacés » par leur sortie et, de l’autre, de députés macronistes qui ont exigé des réponses plus responsables. Nous avons donc un Etat spécialisé dans l’extraction et la vente de pétrole, qui s’apprête à organiser une coupe du monde dans des stades climatisés au milieu du désert, et des députés défendant régulièrement l’utilisation des jets privés, qui se sont agacés d'un rire durant une conférence de presse.

Il faut voir à quel point la réponse de Galtier et le rire de Mbappé reflètent leurs positions de nouveaux riches, de transfuges de classes dans des termes sociologiques, ne possédant pas les normes et les codes attendus dans les hautes sphères.

Ce qui choque ici c’est l’absence intégrale des normes communicationnelles habituelles de la bourgeoisie. Cette sincérité envoyée au visage du public rompt avec la stratégie appliquée par le capitalisme face à l’apocalypse climatique annoncée. Cette erreur de communication glace les riches et les tenants du pouvoir car la stratégie en place est d’une simplicité effarante mais demande une communication exemplaire : le partage égalitaire de la dette environnementale.

Car contrairement à ce que Mediapart nomme comme « le sécessionnisme des riches », les riches n’ont aucune intention de faire sécession. Ils en sont incapables car ils perdraient de fait tous leurs privilèges. A-t-on déjà vu un patron faire sécession avec son usine ? Non. Ce serait rendre la tâche trop simple aux travailleurs pour modifier l’ordre social à leur avantage et éliminer de fait leur domination. Ils cherchent actuellement à partager leur dette et ainsi limiter voire annuler leurs propres responsabilités. Dans des termes toujours plus consensuels et en se plaçant toujours du côté d’un prétendu intérêt général, les riches de ce monde, producteurs ultra majoritaires de la pollution, développent un discours qui vise concrètement à faire reposer sur l’ensemble de l’humanité, parfois en insistant sur les plus pauvres même, les raisons et donc les conséquences de la catastrophe climatique en cours.

Les informés du 24 aout sur France info ont par exemple proposé une analyse fascinante des critiques qui s’élevaient de toute part sur l’utilisation des jets privés, des piscines ou des golfs. N’y voyant que du buzz pour agiter les réseaux et les médias, ils ont fait appel à la rationalité de chacun en pointant le fait que ces consommations seraient des gouttes d’eau face aux dégâts climatiques, qui résideraient en fait dans le fret maritime et l’automobile. Je ne m’étendrai pas plus longtemps sur la réussite démocratique de cette émission qui prouve comment il est simple de trouver un consensus entre des intervenants, même sur un sujet hautement sensible, quand ceux-ci sont tous des employés de milliardaires[1].

Non ce qui m’intéresse c’est le procédé intellectuel qui mène à comparer et à minimiser l’utilisation de jets privés face à celle de l’automobile. D'un côté nous avons une consommation de distraction ou de distinction, qui permet aux classes supérieures de se divertir en projetant la hiérarchie entre classes sociales sur l’ensemble de la société. De l’autre, nous avons une consommation souvent guidée soit vers la production (la voiture est utilisée majoritairement pour se rendre sur son lieu de travail), soit vers une consommation très souvent subie.

Quand une personne lambda utilise sa voiture ou consomme des chaussures faites en Chine, elle vise aussi à assurer sa propre survie. En résumé, sa dette écologique grossit pour éviter que ne grossisse sa dette financière. Les golfs, les jacuzzis, les jets privés et autres ne rentrent en aucun cas dans cette situation. Ce sont des consommations réservées à une partie infime de la population mondiale qui sont les responsables principaux de la catastrophe climatique, par leur mode de vie et la recherche illimitée de profits.

Et ils ne peuvent accepter cette responsabilité parce que cela remettrait en cause les fondements de leurs positions sociales et, au fond, l’existence même du capitalisme. Celui-ci est né et s’est développé, non pas sur la liberté d’entreprendre ou de produire, mais sur l’accumulation de richesses rendue possible grâce à la croissance illimitée de la dette et à son remboursement par les vaincus[2]. Lorsque ceux qui détiennent le capital n’ont que l’emploi de la violence, par facilité ou par nécessité, comme solution pour continuer d'accroître leurs richesses, dynamique indispensable pour que l’ensemble du capitalisme ne s’effondre pas, ils n’hésitent pas.

Seulement, l’être humain et d’avantage l’être humain en groupe, a besoin d’éthique et de normes pour survivre. Détruire la planète et mettre en danger le reste de l’humanité pour garantir un taux de profit élevé n’est pas un projet acceptable et il provoquerait forcément des révoltes sanguinolentes. D’autant plus que les riches de la planète ont fait exploser la dette possible envers la planète ; elle est arrivée à un niveau irremboursable. Du moins… pas tout seul.

Alors on propose de partager la note ; la dette écologique devient le souci de tout le monde, du sénégalais qui vit en banlieue de Dakar, qui n’a jamais pris l’avion et qui n’a pas de voiture, au français de classe moyenne heureux de se payer le voyage de ses rêves une fois à la retraite, en passant par le paraguayen vivant dans un quartier construit sur la déchetterie nationale. Nous sommes tous coupables. Et tant pis si les trois figures présentées précédemment ne sont coupables dans les faits que d’une infime partie de la pollution mondiale.

L’important est d’annuler les responsabilités et de partager convenablement et équitablement la dette ; il faut pour cela que nous soyons tous concernés. Comme le déplorait un des journalistes fantoches des informés « cela est dangereux et typiquement français de vouloir monter les gens les uns contre les autres ». C’est dit, évitons le conflit et acceptons que nous soyons tous coupables, tous, tous, tous.

Lorsque Martin Luther lance sa grande réforme envers l’Eglise catholique en posant les bases de ce que sera la religion protestante, il pose comme pierre angulaire de son raisonnement la corruption innée et intrinsèque à l’humain. Celui-ci vit dans le péché, et il ne pourra jamais s’en défaire. Si certaines règles écrites dans la bible sont à proscrire, telle que l’usure, il n’est pas raisonnable de l’appliquer durant notre passage sur terre. Les dettes doivent être réglées, même les injustes, mêmes les illégitimes, même les excessives. L’ordre terrestre a besoin d’une force autoritaire pour dominer les coupables existences humaines. Max Weber, au début du XXe siècle, postule que c’est au sein de l’éthique de cette religion que nous retrouvons les fondements du capitalisme. Il est particulièrement intéressant de voir comment la pensée de Luther est reprise, adaptée à son contexte évidemment, par un certain nombre de détenteurs de la parole publique aujourd’hui. En résumé, oui, certains comportements et certaines pratiques sociales, économiques ou culturelles, ne sont pas acceptables au regard de Dieu, de la Science ou de la Justice, mais on ne peut rien y faire car c’est dans la nature de l’être humain d’être corrompu donc d’être coupable.

C’est donc à l’ensemble de l’humanité de payer pour ces écarts. Et ici, nous retrouvons certains penchants pour la notion politique d’anthropocène, même s’ils sont souvent issus de bonnes volontés. Car que signifie ce constat, sinon que la coupable empreinte humaine sur la planète est source d’apocalypse. Si notre présence est nocive, alors il n’y a pas de solution, tout combat n’est que vain, et nous ne pouvons attendre que d’une main divine, ou invisible, voyez comme le passage entre le dictionnaire religieux et économique est fin, notre salut ou notre destruction. Alors il ne nous restera que le jugement dernier pour sauver au moins nos âmes.

En attendant il s’agit de partager, partager les responsabilités, partager la dette, pour accepter de partager le déluge. Si cette démarche est largement inconsciente, à nous de refuser ce partage et de rappeler inlassablement la responsabilité écrasante de ceux qui possèdent le capital et qui de ce fait, ne peuvent le faire survivre qu’en le faisant grossir toujours plus, au détriment des ressources humaines et non-humaines disponibles. Ce refus doit être bien évidemment suivi d’actes. Ne nous leurrons pas, cet acte signifierait surement une rupture quasi-irrémédiable avec le capitalisme. Il impliquerait de fait notre refus de payer la dette. Cela serait inacceptable.

Quand des populations ont refusé de payer des dettes qu’elles considéraient comme illégitimes, les institutions financières chargées d’ordonner les affaires mondiales selon les volontés des puissants, ont réprimé sans pitié ces tentatives de révoltes. Main dans la main avec les structures régaliennes, elles ont coupé les robinets et ont imposé par la force leurs plans d’austérité et de restructuration.

Pourtant les peuples grecs ou argentins (pour ne prendre qu’eux, mais on pourrait citer quasiment la totalité des pays du sud, particulièrement d’Afrique) n’étaient en aucun cas responsables de leurs dettes. Ce ne sont pas des retraités des classes populaires ou des fonctionnaires de classes moyennes qui étaient derrière les montages financiers complexes qui ont endettés ces pays pour des décennies. Mais le refus de partager les dettes finales n’était pas entendable. Cela aurait mis un coup dans le moteur central du capitalisme. Refuser le partage de la dette écologique est à mettre au même plan et provoquerait inévitablement une importante réaction. Mais si la fin du monde est si proche, rien ne coûte d’essayer.

[1] Autour de la table se trouvaient une journaliste de l’Obs, une du Figaro, un de La Provence. Je laisse le soin au lecteur de vérifier le patrimoine des patrons de chacun des médias cités. Le dernier était membre de Ouest France, qui n’est pas, pour le coup, la possession d’un milliardaire.
[2] Ce terme englobe un ensemble générique d’individus, de collectifs et de sociétés, qui ont perdu face à des expropriations, des conquêtes, des guerres, etc…

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