Au feu les pompiers, y'a mon peuple qui brûle

Un nouveau vent d'hystérie secoue la Corse et par écho, la France. Un fait divers inhabituel sur l'île, un caillassage de pompiers dans un quartier difficile, a déclenché une chaîne de réactions aussi incontrôlées que déraisonnables.

Grâce aux réseaux sociaux et aux chaînes d'information en continu, un fait divers peut rapidement prendre les contours d'une révolution. Beaucoup tentent d'en tirer un bénéfice politique, quitte à transformer parfois la vérité ou à en occulter une partie. Nous essaierons de nous en tenir aux faits pour en proposer une analyse. 

Aiacciu bellu

Ajaccio est la capitale administrative de la Corse. C'est aussi, paradoxalement, la moins corse des villes corses. Socialement, diverses populations coexistent. Si la République française ne conçoit dans sa faillite égalitariste qu'une seule sorte de citoyens, la réalité, elle, en dessine beaucoup plus et il est important de les connaître pour comprendre les enjeux des tensions sociétales. A Ajaccio, on trouve des continentaux fonctionnaires de passage, des riches continentaux retraités venus couler des jours heureux au soleil, des continentaux miséreux venus passer une saison et qui ne sont jamais repartis, des personnes issues de l'immigration de travail "première génération" venant en grande partie du maghreb, des enfants et petits-enfants de cette immigration, des communautés sardes, portugaises, et enfin, la communauté corse originelle dirons-nous, qui a depuis longtemps failli à sa mission d'intégration des autres communautés en son sein. Elle est devenue au fil des ans ultra-minoritaire sous la double impulsion d'une politique démographique affolante (4 fois plus d'immigration en Corse que dans les pays de l'OCDE) et d'une concentration des "nouvelles populations" dans la cité impériale. Ajaccio n'est donc pas Bastia, et encore moins Corte. Ajaccio est à des années-lumière de la Corse rurale des cartes postales : Ajaccio, est devenue en quelques décennies un bout de France comme un autre, avec ses problématiques, où réside malgré tout une communauté corse importante, en proie à des doutes et des questionnements identitaires inévitables au regard de la vitesse de l'évolution connue par leur monde.

Le feu aux poudres

Il n'est donc pas étonnant qu'Ajaccio soit le théâtre d'une nouvelle polémique, qui permet de braquer à nouveau les projecteurs sur la Corse en des temps où la moindre agitation insulaire s'avère salvatrice pour la classe politique française qui voit ainsi retardée l'heure du compte-rendu de la banqueroute hexagonale. Jeudi 24 décembre, réveillon de noël, un feu est allumé dans les quartiers des Jardins de l'Empereur. Cette partie de la ville est classée en ZEP. C'est l'une des rares "cités" de Corse, au sens continental du terme, où les populations pauvres, principalement immigrées, se sont entassées au fil des ans dans des immeubles insalubres, loin du regard d'un centre ville opulent, en périphérie de la richesse, de l'emploi et de la culture. Bref, une banlieue à la française. Les pompiers de la ville d'Ajaccio sont donc appelés pour éteindre le brasier qui n'avait a priori, pas grand chose à voir avec la tradition des feux de noël allumés sur les places des villages corses le 24 au soir. A leur arrivée, les "spenghjifochi" comme on les appelle ici tombent dans un guet-apens. A coups de barres de fer, de clubs de golf et de projectiles divers, plusieurs individus cagoulés agressent les soldats du feu, aux doux sons de "Sales Corses de merde, cassez-vous, vous n'êtes pas chez vous ici"1. Les pompiers ont donc décampé illico, ramenant de leur voyage aux Jardins de l'Empereur un camion en piteux état et des blessures multiples. 

Une réaction saine et spontanée

Si ce genre de comportement ne choque ni ne surprend plus personne en France continentale, où la violence de rue est devenue le quotidien de nombres de quartiers dits "sensibles" alors que la résignation générale l'a emporté depuis longtemps, en Corse, c'est bien la première fois que de tels faits se produisent. Dans une île encore assez solidaire, où l'on tue beaucoup mais où la petite et moyenne délinquance est la plus faible de France2, où les comportements que l'on qualifie "de racaille" sont la hantise de nombre d'habitants qui y voient là le signe ultime d'une décadence continentale, il ne fallait pas s'attendre à autre chose qu'à de vives, très vives réactions.  

L'avis des hommes politiques locaux, au premier rang desquels les présidents nationalistes de l'Assemblée de Corse et de l'Exécutif de Corse fraichement élus, Jean-Guy Talamoni et Gilles Simeoni, sont tombées dès le 25 décembre au matin : soutien inconditionnel aux pompiers et condamnation de ces agressions "honteuses". Sur les réseaux sociaux également les messages de réconfort pour les soldats du feu se faisaient très nombreux de la part des Corses. Dans les premières heures, on a simplement assisté à un élan de solidarité très massif, franc et dénué d'arrière-pensée. Un rassemblement pacifique devant la préfecture d'Ajaccio a donc eu lieu en ce jour de noël, en présence de plus de 600 personnes venues témoigner de leur soutien et de leur indignation face à ces actes odieux. Puis, en fin de rassemblement, de manière assez naturelle apparemment, plus de la moitié des manifestants ont voulu se rendre symboliquement dans le quartier des Jardins de l'Empereur pour montrer qu'ils ne laisseraient aucune zone de non-droit sur l'île de Corse. Mais dans un tel contexte de tension, divers groupuscules crypto-frontistes prospérant sur la haine raciale n'ont pas tardé à s'emparer du mouvement, à insister sur l'origine présumée des agresseurs et à répandre quelques rumeurs invérifiables. La colère populaire libératrice s'est petit à petit muée en confrontation communautaire haineuse, ce qui ne laissait rien présager de bon.

Le dérapage orchestré

 

La recherche des coupables a rapidement pris des allures d'expédition punitive. Si, en France, on a l'habitude de s'en remettre aux forces de l'ordre et à la justice pour régler les problèmes, les Corses aiment bien être eux-mêmes les acteurs punitifs de la résolution, au mépris de la loi et de la proportion de la riposte, bien souvent. Ici, on règle souvent les vols par des coups de fusil, les litiges de voisinages par des échanges de balles, les assassinats par d'autres assassinats, navigant entre vendetta et loi du Talion (cf 2 ). C'est dans cet esprit peu rationnel mais compréhensible pour un insulaire que se déplaçait la foule aux pieds des immeubles délabrés, prête à en découdre avec les agresseurs. Mais on comprend vite que la chasse à l'homme ne mènera nulle part lorsque les premiers "Arabi Fora"( Les Arabes Dehors) sont entonnés par une petite partie de la marée humaine, contagieuse. Alors que l'on n'avait aucune indication sur l'identité des caillasseurs qui étaient, rappelons-le, cagoulés, toute la communauté maghrébine se retrouvait déjà mise au pilori. S'il est indéniable que le quartier en question est majoritairement habité par des personnes d'origine nord-africaine, et qu'au vu de sa disposition et de sa situation, il est le terreau depuis des années du développement d'une délinquance organisée et de commerces parallèles, il paraît hautement improbable que la mère de famille maghrébine ou les jeunes enfants à la peau hâlée habitant la zone aient quelque chose à voir avec les actes commis ce 24 décembre. Réclamer le départ de toute cette population est évidemment excessif. Dans la lignée de ces cris parasitant la réaction saine et musclée du peuple, une salle de prière musulmane se retrouve vandalisée en début de nuit. Les agresseurs à qui l'on a vite prêté une appartenance religieuse ne sont même plus les cibles officielles de la vindicte : c'est désormais la communauté arabo-musulmane d'Ajaccio, à laquelle ils n'appartiennent peut-être même pas, ou de loin, que l'on désigne coupable d'agissements dont elle est, dans son immense majorité, aussi spectatrice que les autres. 

Le concours des réactions disproportionnées

Autant l'agression des pompiers n'avait donné lieu qu'à des réactions succintes, locales et cantonnées à la nouvelle direction nationaliste de la collectivité de Corse, autant le saccage de la mosquée a lui, eu beaucoup plus de succès. D'un côté, la presse française de gauche, les responsables socialistes et consorts, y sont tous allés de leur communiqués ne manquant pas de stigmatiser les Corses, comme si, encore une fois, les insulaires avaient laissé échapper les preuves d'un racisme congénital unique, racisme qui épargne évidemment le continent où le FN ne fait que 40% (alors qu'il en fait 9 en Corse). Jean-Luc Mélenchon, lui, ira jusqu'à déclarer avoir "honte" de certains de ses compatriotes. Les comptes twitters appelant au massacre des Corses, présentés comme les "fachos" suprêmes, se sont multipliés. Les français sont tout de même les plus forts pour répondre à un racisme par un autre. Dans le même temps, les groupes d'extrême-droite se sont réappropriés l'événement, transformant dans leurs articles le ras-le-bol incontrôlé ajaccien en croisade anti sarrasine. Comble de la honte pour les Corses, un hashtag "#jesuiscorse", diffusé par les médias "faf" a tourné. Essayant de faire croire que le nationalisme corse, d'ouverture et de tolérance, n'est qu'une déclinaison de leurs délires racialistes, ils ont repris à leur compte tous les événements de ces derniers jours. Certains médias comme BFMTV n'ont pu s'empêcher de lancer de fausses rumeurs, attribuant le saccage de la salle de prière aux "jeunes indépendantistes" qui ont évidemment démenti avec fermeté dans la journée, et ont condamné l'acte. Il aura fallu des interventions posées de Gilles Simeoni et Jean-Guy Talamoni, mesurées, condamnant les actes et présentant leur vison de la Corse, pour que les choses soient claires. Une fois de plus, les sphères médiatiques et politiques ont été mises en ébullition pour pas grand chose. Manuel Valls aurait-il condamné et réagi publiquement à des agissements similaires s'ils avaient eu lieu dans le Val-De-Marne ? Tout le monde connaît la réponse. Plus de 1600 agressions sur des pompiers chaque année, des milliers de dégradations de lieux de culte, tout cela a pour conséquence une ou deux brèves dans la PQR locale. Cela se passe en Corse, la une des journaux est assurée. 

Des questions sans réponse

Un soutien franc aux pompiers agressés, quelques paires de gifles pour des agresseurs dont on aurait vite connu l'identité si l'on n'avait sombré immédiatement dans l'hystérie racialiste, et une solidarité sans faille de la société corse face à de tels agissements auraient suffi. Malheureusement, à l'heure des chaînes d'information en continu, des réseaux sociaux, de la propension incroyable du peuple à sombrer dans l'hystérie collective et de la tension communautaire et religieuse instaurée depuis la guerre des civilisations imposée par Daesh, la mayonnaise frelatée a vite pris. Toutefois, les choses ne sont pas aussi simples. Un certain nombre de questions mérite d'être posé : 10 jours après l'arrivée au pouvoir en Corse d'une majorité capable de changer profondément les choses, cette polémique est-elle vraiment arrivée par hasard ? Des "racailles" cagoulées, qui crient "sale corse", est-ce vraiment logique, naturel, typique du comportement de cette population ? Fait-on face à des actes spontanés de désoeuvrement et de vandalisme ou à des agissements calculés, dont on a mesuré au préalable la portée politique, destinés à destabiliser une société en mutation ? Le saccage de la salle de prière, en marge du rassemblement, est-il lui aussi spontané et inopiné ? Les réactions si promptes d'élus nationaux, qui ont mis plus d'une semaine à réagir à l'élection de la nouvelle assemblée de Corse, sont-elles dictées par la nécessité, la conviction ou par la stratégie politique ? Les médias qui accusent les nationalistes corses de racisme alors que leur discours rassembleur et tolérant est aux antipodes de ce qu'on leur prête comme idéologie, est-ce vraiment de l'incompétence ?

Bien malin celui qui pourra donner les réponses. En attendant, les rumeurs enflent et les adorateurs du chaos se frottent les mains.

 

Corse-Matin du 26/12 "Agression des pompiers : Sales Corses, cassez-vous!" http://www.corsematin.com/article/ajaccio/agression-des-pompiers-sales-corses-cassez-vous.1940887.html

2 http://www.france24.com/fr/20121020-corse-avocat-antoine-sollacaro-justice-police-tribunal-assassinat-crime-organise "il existe une quantité infime de crimes sexuels ici, et la petite et moyenne délinquance est très maîtrisée en Corse (peu d'atteintes aux biens, encore moins d'agressions de personnes, notamment dans les rues). Ceci est différent de tout ce que nous constatons ailleurs, comme en région parisienne."

 

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