Gilets jaunes : soutenir la possibilité d’une émancipation générale

La séquence politique en cours avec les gilets jaunes est un moment incertain peuplé de renversements. S'il est clair que nous ne pouvons pas savoir comment cela va tourner, pour autant l’occasion est unique d'appuyer le versant émancipateur du mouvement: plus d'égalité, plus de droits, plus d'hospitalité, moins de domination.

Il nous faut soutenir les gilets jaunes. Car, sous nos yeux, émerge probablement des renversements.

Renversement des fragmentations créées par la rationalité néolibérale en fragments de luttes coalescents.

Renversements de « l’innovation » et de la disruption en forme politique nouvelle.

Renversement de la figure de l’auto-entrepreneur en « auto-lutteur ».

Renversement de l’impression quotidienne de tourner en rond en mobilisation sur les ronds-points.

Renversement de la représentation : celle de la démocratie supposée représentative en mouvement luttant contre les représentants.

Renversement de l’invisible : à l’invisibilité d’une partie du peuple les gouvernants demeurent sans visibilité sur le cours des événements.

Renversement des lumières :  les gilets jaunes réfléchissent les éclairages portés sur eux, ils les amplifient, peuvent aveugler.

Des gilets pour toutes ces vestes qui ont été retournées.

Renversement du jaune : du symbole des « casseurs de grève » au service des puissants, il devient le symbole contre l’ordre des puissants.

 

En tant que psychiatre de service public, avec d’autres je me questionne depuis plusieurs années sur les formes nouvelles de liens, de lieux et de luttes sur le fond de l’air de la société actuelle. Comment être sensible et se tenir au plus près de ce qui émerge est une interrogation quotidienne pour rester debout dans un moment où la destruction est à l’œuvre : destruction de nos espaces de travail, destruction des espaces de rencontres et de socialisation, destruction de la possibilité d’accueil et d’hospitalité aux personnes les plus fragiles. Comment soutenir ces formes nouvelles, non données par avances, non explicables d’emblée ? Formes nouvelles à même d’instituer du radicalement nouveau dans le sens d’une émancipation généralisée ?

A partir de la fragmentation engendrée par les pratiques néolibérales (dans le champ du soin psychique et de façon plus vaste dans la société), des formes inédites de liens ont vu le jours entre des lieux et des personnes qui étaient auparavant cloisonnées. Des collectifs de soins[1], des collectifs citoyens se sont croisés, des plans de lutte à partir de pratiques différentes se sont articulés (pratique du droit, pratique de citoyenneté, pratique politique, pratiques de soins).

Dans nos lieux, la question démocratique est obligée de se ré-instituer, de se trouver de nouvelles façons de faire avec le monde tel qu’il est devenu. A défaut de cette refondation démocratique à partir de pratiques locales, le fond de l’air sécuritaire, gestionnaire, néolibéral et ségrégationniste retourne la plupart des choses dans un sens normatif, excluant et autoritaire. Nous pouvons considérer le mouvement des Gilets Jaunes comme l’une des formes instituantes à partir d’un collectif anonyme. Dans son hétérogénéité, il travaille potentiellement à un advenir.

Alors que nombre d’entre nous s’étaient habitués à la résignation, à la pénurie, à la novlangue positive désarmant toute critique, voilà un bouleversement inattendu et salvateur dans le simple fait de ne pas s’adapter à une situation présentée comme inchangeable. Renversement de la définition nauséabonde de « la santé mentale » qui est « s’adapter à une situation que l’on ne peut pas changer ». Aujourd’hui, l’institution de nouvelles formes de contre-pouvoir est potentiellement « en marche » !

Les dernières manifestations victorieuses remontent aux mobilisations contre le CPE. Depuis la première mobilisation contre la réforme des retraites jusqu’à maintenant, nous avons vécu par les défaites successives l’implosion du pouvoir de négociation : qu’il soit porté par les corps intermédiaires, par la rue, ou par les instances habituelles de régulation.

La forme pyramidale du pouvoir, avec la possibilité de négociation à chaque échelon de la pyramide, s’est muée en une autre forme : celle des tours de verre rectilignes des cités financières. Cette « forme building » est celle du pouvoir qui s’applique du haut vers le bas, directement, sans filtre. « Jupitérien » pourraient-ils dire sans rire et sans honte.

A cette implosion du pouvoir de négociation dans ses formes traditionnelles se sont substituées brutalement depuis quatre semaines des explosions dans le corps social. Il est clair que nous ne pouvons pas savoir comment ce moment politique va tourner. Il peut tourner en un vent de solidarités nouvelles entre les humains que nous sommes, en une institution émancipatrice de la société. Il peut aussi tourner dans le sens du fond de l’air qui nous cerne partout dans le monde depuis un certain temps, celui qui se compose de haine, d’autoritarisme et de peur.

Pour autant, l’occasion est unique de transformer ensemble la société dans un sens où l’on s’y retrouve tous. Et d’autant plus celles et ceux en difficultés financières, économiques, sociales, existentielles... Il serait dommage de laisser passer ce moment sous prétexte qu’il n’est pas un mouvement « conforme » aux idées des uns et des autres. Il sera toujours temps de se désolidariser si la haine et la déliaison se mettent à primer sur l’émancipation.

Pour le moment, ce n’est pas le cas.

L’indignité qui était devenue socialement acceptable dans des champs toujours plus étendus de la société a été pulvérisée. C’est une bonne chose.

Des blouses blanches de la psychiatrie parisienne unifiée appellent demain à faire corps avec les gilets jaunes à Bastille. Il est intéressant de constater que depuis six mois, le champ de la psychiatrie est traversé de nombreuses luttes autour de l’impossible dignité de nos espaces de travail. Indignité dans l’accueil des personnes les plus fragiles psychiquement et existentiellement. Cette indignité a créé « les perchés » du Havre, « Pinel en Lutte » à Amiens, « les blouses noires » à Rouen et bien d’autres encore. Certaines de ces luttes se situaient déjà en marge des ronds-points. Devant l’hôpital Philippe Pinel d’Amiens les automobilistes klaxonnaient leur soutien. Dans la ville du Havre des habitants, des commerçant, des gens de toute sorte manifestaient leur soutien aux perchés etc.

Pour toutes ces raisons, pour toutes ces formes de luttes et ces liens nouveaux qui s’expérimentent, il paraît nécessaire de se mobiliser.

Dans notre travail quotidien de psychiatrie de secteur, nous parions sur l’intelligence qui peut se manifester collectivement. Nous parions sur le fait que les institutions doivent être subverties en permanence afin d’accueillir toujours plus et mieux. Nous parions sur « le potentiel thérapeutique » du peuple. Alors oui, il existe aussi un potentiel destructeur, un potentiel haineux mais faut-il que sous ce prétexte nous ne soutenions pas le potentiel émancipateur ?

Oui, cela peut mal tourner. Mais l’avenir est incertain. Et dans cette incertitude se loge peut-être les ressorts d’une nouvelle émancipation.

 

[1] Cf le TRUC « Terrain de Rassemblement pour l’Utilité des Clubs », la FED-EXC : « fédération des exceptions »…

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