Fond de l’air et grands renversements: santé mentale et société

Les mouvements récents dans le champ psychiatrique nécessitent de revenir sur les décennies précédentes avec la mise en place d’un dispositif nommé « santé-mentaliste » dans notre ouvrage "La santé mentale. Vers un bonheur sous contrôle", paru aux éditions de la Fabrique en 2014. Nous publions ici le chapitre 5 de cet ouvrage qui traite du santé-mentalisme.

Cinq ans après la parution de l’ouvrage (chapitre 5 disponible ici) le dispositif santé-mentaliste est désormais en place avec une contrainte qui s’accroît toujours plus sur les pratiques.

Contrainte également pour s’adapter à la pénurie de sens et d’une offre de soins toujours plus dégradées sur le territoire français. Offre de soins qui devrait être disponible et accessible pour toutes et tous sans discrimination financière et territoriale.

Contrainte accrue de la langue « positive » qui désamorce la critique que nous pouvons faire de ces dispositifs : critique politique et critique depuis les pratiques.

Nous sommes à l’heure des grands renversements.

Critiquer ces dispositifs revient, au choix, à être contre la démocratie, contre la science, contre la recherche, contre l’égalité, contre la justice sociale etc.

Manœuvre au mieux pathétique au pire perverse.

Les acteurs oeuvrant pour plus de démocratie, plus de transparence, plus de justice et plus d’égalité se voient taxer de ce que, précisément, ils dénoncent. La brèche de ce grand renversement s’est introduite subrepticement par la langue ordinaire, les mots, « les éléments de langage » du quotidien. C’est à la clarification des mots renversés et des amalgames propageant la confusion que nous devons nous atteler. En effet, qui peut être contre « le rétablissement », « l’inclusion », « l’accès aux soins », « la qualité de vie », «la qualité des soins », « la bientraitance » etc ? Assurément personne. Mais sur quel fond de société se situent ces discours ?

Nous pourrions encore croire tous ces beaux mots et toutes ces bonnes intentions si elles n’étaient pas les armes de destructions microscopiques du lien social dans nos pratiques quotidiennes de vie, que ce soit dans le travail ou dans nos espaces personnels, intimes et collectifs. Il suffit d’être dans le monde réel, d’avoir des proches dans des situations compliquées, fragiles, précaires pour se rendre compte de ce qu’il se passe : l’écart toujours plus grand entre les discours et les actes.

 Tout le monde, ou presque, l’aura remarqué : le fond de l’air est nauséabond. Le désodorisant bon marché des communicants a beau tenter de le parfumer, il n’en reste pas moins un air vicié que l’on peut sentir, que l’on peut ressentir.

Le fond de l’air de notre société est aux économies imposées aux services publics et aux services à la personne. Le fond de l’air est à la rationalisation économique, à la promotion de l’utilitarisme depuis de nombreuses années maintenant. L’humain se mesure à son utilité économique, à sa performance.

Le fond de l’air est également aux dépenses toujours plus grandes pour les plus privilégiés, à l’absence toujours plus nette de socialisation des profits (CICE, évasion fiscale de soixante milliards d’euros par an).

Le fond de l’air est à la diffusion de la haine et de la peur comme stratégies de diversion, comme fond de commerce des boutiques en attente de régimes de contrôle voire de régimes totalitaires…

Le fond de l’air est à la radicalisation du néolibéralisme : plus il détruit, plus il se renforce.

Combien de temps allons-nous nous laisser faire ?

Nous pourrions encore croire ces discours positifs s’ils n’étaient pas sur ce fond de plus en plus abyssal d’injustices sociales, d’inégalités entre citoyens, d’appauvrissement des liens sociaux, de destruction des pouvoirs de régulation et de médiations capables. Tout ce qui permet de faire tenir la société ensemble.

La démocratie se déconstruit progressivement de l’intérieur. Nous en sommes tous responsables.

Nous sommes aussi responsables et capables de ré-instituer la société autrement, de créer des espaces propices à l’émergences de nouvelles régulations collectives, de nouveaux contre-pouvoirs, de nouvelles pratiques, de nouveaux communs et d’un nouvel imaginaire.

 A suivre…

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.