Il est où Charlie?

A la suite d'une conversation à propos de dessin et de cyclisme où j'ai un peu trollé (je m'excuse), et pour éviter de continuer de troller, j'ai écrit ça. C'est ce que je pense maintenant. J'aurai peut-être changé d'avis demain. Il est bien, vous vous en rendrez compte rapidement, question du dessin d'Espé sur le site de l'Huma et des réactions qu'il a suscité.

Deux personnes s’aiment. Ces deux personnes sont au même endroit au même moment et en profitent, je suppose, pour passer du temps ensemble. Peut-être font-elles l’amour dans leur lit, ce qui me paraît une bonne idée quand on s’aime. Peut-être aussi bavardent-elles de choses et d’autres. Peut-être même gardent-elles le silence pour savourer la joie d’être ensemble.

Ces deux personnes sont cyclistes. De bon·nes cyclistes, admirables par la maîtrise de leurs gestes, de leur énergie, par leur intelligence de la course, par leur obstination, même en cas d’échec, à atteindre leur désir, ici la victoire. Je fais l’hypothèse qu’entendre ces deux personnes là parler de courses cyclistes doit être une expérience autrement riche que celle d’écouter les habituels et insupportables commentaires sportifs, même si on n’aime pas le vélo.

Comme l’inégalité entre les genres est particulièrement criante dans le vélo (même l’expression Tour de France est réservée à une course masculine), pendant que l’un exerce son art sous les yeux des caméras, l’autre, pour continuer de gagner sa vie, trouve un poste d’intervieweuse sur la chaîne de télévision qui retransmet la course.

Un dessinateur, embauché de son côté par un quotidien pour chroniquer la même course, se fend d’un dessin dans lequel on la voit, elle, en paquet sexuel décoré, l’interviewer, lui, en train de baver dans son lit comme le loup de Tex Avery. Non seulement elle, mais aussi la rédaction du quotidien, de nombreu·ses lecteur·ices sont particulièrement mal à l’aise. Pourquoi ? Sans doute parce que ce dessin renvoie à une série de fantasmes extrêmement désagréables, expression d’une classe qui formule sa domination par le mépris le plus crasseux.

Fantasme genré d’un rapport de couple qui ne pourrait s’exprimer non seulement que dans la sexualité, mais en plus que selon une esthétique qui relève bien plus de la pornographie que du désir mutuel.

Fantasme effrayant d’une séparation du corps et de l’esprit qui ferait que les sportifs seraient incapables de réfléchir au-delà du bout de leurs muscles, notamment phalliques, lorsqu’ils se retrouvent entre elleux.

Fantasme enfin de l’incapacité d’une femme, qui qu’elle soit, à être autre chose qu’un objet de désir et surtout à parler, en spécialiste, avec un spécialiste.

Dont acte.

L’Humanité, qui est un journal, donc qui a une ligne éditoriale, a fait une erreur : laisser passer le dessin, à l’opposé de cette ligne éditoriale, sans le vérifier a priori. L’Humanité, par la voix de l’un de ses directeurs de publication, fait amende honorable et prend la décision de retirer le dessin et de mettre fin au contrat.

Dont acte.

Et soudain on lit, ici ou là, des cris à la censure. Comment ? On empêche une satire ? Mais où est passé l’esprit Charlie ? Et probablement bientôt : on ne peut plus rien dire !

Satire ? Mais satire de quoi ? TLFi : « Écrit dans lequel l'auteur fait ouvertement la critique d'une époque, d'une politique, d'une morale ou attaque certains personnages en s'en moquant. » Le dessin se moque de qui ? D’un couple d’amoureux qui décident de vivre leur amour ? Pourquoi ? D’un couple de sportifs parce qu’ils auraient des mœurs primaires ? Y a-t-il plus répandu comme idée reçue ? D’une femme qui ne serait rien d’autre qu’une décoration érotique ? Vous êtes sûr·es ?

Je ne vois pas.

Les auteur·es de Charlie Hebdo et celleux qui étaient avec elleux ce jour-là, parfois juste pour récupérer des dessins et rentrer dans l’après-midi à Clermont, sont morts dans une mise en scène sanglante, absurde et effrayante. Quel que soit le degré d’accord qu’on a avec la ligne éditoriale de ce journal, force est de se dire que ce qui leur est arrivé est profondément injuste (je n’ai en fait pas trouvé de mot plus fort).

Espé a été viré d’une pige de trois semaines parce qu’il n’a pas respecté la ligne éditoriale du journal qui l’employait. C’est quoi le rapport ?

A mettre Charlie partout, on finit par oublier ce qu’a été ce 7 janvier.

Biblio sommaire :

- Georges Vigarello, Du Jeu ancien au show sportif, la naissance d'un mythe, Seuil "La couleur des idées"

- Edgar Morin, Le Sport porte en lui le tout de la société

- Mona Chollet, Beauté Fatale, La Découverte

- Valérie Rey-Robert, Le Sexisme, une affaire d'hommes, Libertalia

 

 

 

 

 

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