Quand DuPont rime avec poison : le scandale étouffé du Teflon

Le PFOA est une substance extrêmement toxique, à l’origine de nombreux scandales sanitaires et environnementaux. Méconnue, cette substance est pourtant partout, aussi bien dans nos vêtements que dans nos assiettes !

 

Le PFOA est une substance extrêmement toxique, à l’origine de nombreux scandales sanitaires et environnementaux. Méconnue, cette substance est pourtant partout, aussi bien dans nos vêtements que dans nos assiettes ! Les actions juridiques sont nombreuses aux Etats-Unis, pour dédommager les victimes du PFOA. Cette épopée juridique, retracée par le film « Dark Waters », est décryptée par un avocat en droit de l’environnement. 

 

Connaissez-vous le PFOA ? C’est l’acronyme de l’acide perfluorooctanoïqueégalement nommé C8, une substance toxique à l’origine de scandales sanitaires et environnementaux aux Etats-Unis et aux Pays-Bas. 

 
Depuis les années 1940,le PFOA est synthétisé industriellementLe groupe états-unien Dupont de Nemours a introduit pour la première fois en 1949 le PFOA dans nos cuisines, via un nouveau matériau révolutionnaire : le Téflon.  

 

Loin d’être utilisé uniquement dans les poêles antiadhésives, le PFOA est intégré dans de nombreux objets, notamment dans les mousses anti-incendie et la production de textile et de papier procurant une résistance à l'eau, à l'huile, à la graisse et/ou à la saleté. 

 

Comme l’indique l’Agence européenne des produits chimique (ECHA), le PFOA n’est pas dégradable : il s’accumule dans les organismes et est toxique. C’est une substance à la fois CMR, PBT et POP cancérigène, mutagène, reprotoxique (CMR)persistante, bioaccumulable et toxique (PBT)et donc un polluant organique persistant (POP)  

 

Du fait de sa persistance, même si le PFOA s’élimine du corps humain en quelques années (non sans dégâts), cette molécule se retrouve partout dans notre environnement, y compris dans des régions très éloignées comme l’Arctique. L’ECHA considère que nous sommes tous exposés au PFOA via la nourriture, l’eau et l’air intérieur... 

 

  • Pays-Bas et Etats-Unis : les scandales des usines de production du Téflon 

 

Deux éléments ont révélé au grand public ce polluant extrêmement toxique qu’est le PFOA. 

 

D’une part, le documentaire d’Arte de 2017 intitulé « Pays-Bas : Les damnés du Teflon», réalisé par Arthur Bouvart, Mathieu Robert et Gilles Bovon. Ce documentaire évoque la pollution de Dordrecht, située à 20 km de Rotterdam, où une usine Dupont de Nemours fabrique depuis 50 ans un produit chimique bien connu : le Téflon. 

 

Après le rêve industriel, Dordrecht se réveille dans l’effroi : des milliers d’habitants ont fait tester leur sang et la plupart d’entre eux sont contaminés au PFOA. Des anciens employés et des riverains accusent l’entreprise Dupont de Nemours d’être responsable des cancers dont ils souffrent. 

 

D’autre part, le film « Dark Waters » de 2019 réalisé par Todd Haynes retrace une histoire vraie : le parcours de l’avocat Robert Bilott, qui a défendu plusieurs milliers de victimes empoisonnées au PFOA. La cause : l’usine de production du Téflon située à Parkersburg, aux Etats-Unis. 

 

Grâce à une lutte de longue haleine commencée en 1998, cet avocat a obtenu gain de cause en 2017 : l’entreprise DuPont a versé 671 millions de dollars pour réparer les préjudices subis par 3.500 victimes.  

 

Une expertise en santé environnementale était nécessaire pour prouver que le PFOA est à l’origine des maladies subies par les victimes. Après 7 ans d’investigations sur les analyses de près de 70.000 personnes  exposées au PFOA, les experts mandatés par la justice étatsunienne ont prouvé qu’il existe un lien probable entre le PFOA et six maladies, dont deux cancers 

  • Hypercholestérolémie 
  • Problème de thyroïde 
  • Colite ulcéreuse 
  • Hypertension artérielle 
  • Cancer du rein 
  • Cancer des testicules 

 

Le documentaire « Pays-Bas : Les damnés du Teflon » ainsi que le film « Dark Waters » mettent en exergue le fait que la firme DuPont connaissait de longue date les effets désastreux du Téflon ; et les ont sciemment cachésLbranche chimique du groupe Dupont de Nemours a été vendue en 2015, et se nomme désormais « CHEMOURS ». Les actions des victimes sont depuis lors dirigées contre CHEMOURS. 

 

  • UE : interdiction du PFOA à compter du 4 juillet 2020 

 

Dans l’Union Européenne, le PFOA a été graduellement limité pour être enfin interdit à compter du 4 juillet 2020. 

 

Tout d’abord, la substance a été encadrée par le règlement concernant l'enregistrement, l'évaluation et l'autorisation des substances chimiques, ainsi que les restrictions applicables à ces substances (règlement REACH n°1907/2006). 

 

Ainsi, le 20 juin 2013, le PFOA a été inscrit sur la liste des substances extrêmement préoccupantes en vue de son éventuelle inclusion à la liste des substances soumises à autorisation. 

 

Par la suite, le 17 octobre 2014, l'Allemagne et la Norvège ont soumis à l'Agence européenne des produits chimiques un dossieproposant de restreindre la fabrication, la mise sur le marché et l'utilisation du PFOA, de ses sels et des substances apparentées au PFOA, afin de prévenir les risques pour la santé humaine et l'environnement. 

 

En 2016, la Commission européenne a conclu que la fabrication, l'utilisation ou la mise sur le marché du PFOA et de ses dérivés tels quels ou comme constituants d'autres substances, dans des mélanges ou des articles, entraînent un risque inacceptable pour la santé humaine et l'environnement 

 

De ce fait, le règlement n°2017/1000 du 13 juin 2017 a modifié le règlement REACH en ce qui concerne l'acide perfluorooctanoïque (PFOA), ses sels et les substances apparentées au PFOA. A partir du 4 juillet 2020, le PFOA ne peut être ni fabriqué ni mis sur le marché tel quel en tant que substance. 

 

De plus, à partir du 4 juillet 2020, le PFOA ne peut être utilisé dans la production, ni être mis sur le marché dans une autre substance en tant que constituant, un mélange ou un article dans une concentration égale ou supérieure à 25 parts par milliard (25 ppb) de PFOA. 

 

Ces interdictions et restrictions ne touchent pas tous les secteurs dès le 4 juillet 2020 : il existe un calendrier d’application. Ainsi, ces interdictions s’appliqueront à compter du 4 juillet 2022 pour les équipements utilisés pour la fabrication de semi-conducteurs et aux encres d'impression au latex 

 

Et à partir du 4 juillet 2023 pour les textiles de vêtements de protection des travailleurs contre les risques pour leur santé et leur sécurité, les membranes destinées aux textiles médicaux, à la filtration pour le traitement de l'eau, aux processus de production et au traitement des effluents et les nano-revêtements au plasma. 

 

  • Une interdiction reprise au niveau international par la convention de Stockholm  

 

Adoptée en 2001, la Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants est fondée sur le principe de précaution. Elle a pour but de garantir l'élimination de ces substances en toute sécurité ainsi qu'à en réduire la production et l'utilisation. 

 

Les polluants organiques persistants (POP) sont des substances chimiques organiques toxiques qui se dégradent extrêmement mal dans l’environnement. Ils peuvent s’accumuler dans les tissus humains ou animaux. Une fois émis, ils peuvent se déplacer sur de longues distances par l'intermédiaire de l'air ou de l'eau, ainsi qu'à travers la chaîne alimentaire, se déposer loin des lieux d’émission, se répandre à l’échelle globale et représenter un danger pour l'homme et l'environnement. Ils sont notamment susceptibles de provoquer des cancers, de perturber le système endocrinien ou de nuire à la reproduction. 

 

En mai 2019, à l’occasion de la 9ème Conférence des Parties à la Convention de Stockholm (COP-9), le PFOA a été interdit. Précisément, la production du PFOA est abandonnée par toutes les Parties « sauf dans les cas prévus dans la première partie de la présente annexe pour les Parties qui ont signifié au Secrétariat leur intention de les produire ou les utiliser dans un but acceptable ». 

 

  • Vers un futur « PFOA free » ? 

 

Todd Haynes, le réalisateur du film Dark waters, n’y va pas par quatre chemins : « Jetez tous vos ustensiles et poêles en téflon !». Voici une mesure de précaution simple à mettre en œuvre : cesser tout achat d’ustensiles de cuisine avec un revêtement et les remplacer par des ustensiles sans revêtement. En effet, si plusieurs fabricants se lancent dans le « PFOA free », des critiques s’élèvent déjà concernant la toxicité des revêtements remplaçant le PFOA. 

 

Il est regrettable que les interdictions prévues au niveau de l’Union européenne et au niveau international soient assorties de dérogations : n’est-ce pas possible de supprimer purement et simplement les produits toxiques ? La protection et l’information du consommateur devraient primer sur toute autre considération. Ce qui ne semble hélas pas être le cas, au vu de la méconnaissance qui entoure les substances toxiques, et notamment le PFOA. 

 

Ce qui est certain, c’est que les actions juridiques sont loin d’être terminées : les citoyens ne comptent pas en rester là. 

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