Aux enfants des écoles

Par ces lignes, je me fais l’écho du témoignage d’une directrice d’école parisienne souhaitant garder l’anonymat. Il s’agit d’une confession, d’un ressenti, d'un point de vue de sa réalité intérieure.

Chers enfants,

Pardonnez-moi. Pardon à ceux qui ne sont pas revenus. Le vendredi 13 mars, nous avons appris que l’école fermait. Dans la précipitation, sans que je vous dise au revoir, sans explications, vous avez rempli vos cartables et vous êtes partis. Je ne reverrai pas certains d’entre vous et je m’en sens responsable. Je sais à quel point vous êtes attachés à votre école, votre maîtresse, vos copains. Je sais à quel point je vous suis attachée. Je sais à quel point l’école est pour certains d’entre vous le seul lieu sécure et stable. Si votre santé a été préservée, quel soin ai-je pris de vos esprits d’enfants ?

Le 17 mars, nous étions confinés. Enfermés dans nos doutes, nos craintes, je n’ai pu qu’imaginer les vôtres. Chers enfants, pardon. J’ai tenté de vous envoyer des messages joyeux, des vidéos heureuses, drôles. Je me suis débattue pour être proche de vous, pour louer votre courage, votre formidable résilience, votre travail acharné à distance. J’ai parlé à vos parents, prêté des tablettes à ceux qui n’avaient pas d’ordinateur. Je me suis transformée en factrice pour déposer dans vos boîtes aux lettres du travail que vos parents ne pouvaient pas imprimer. J’ai pris des nouvelles de vos parents malades, hospitalisés, toujours joyeuse et dynamique.

Mais qu’ai-je fait pour apporter ce que l’école doit vous apporter ? Je n’ai rien trouvé, mes pensées pour vous ne se sont pas concrétisées à distance. Certains diront que cela n’était pas possible. Peu importe, je m’excuse chers enfants, de n’avoir su vous préserver du monde. D’espoirs en désillusions, j’ai sincèrement cru vous revoir tous et rouvrir les portes de votre école sous des applaudissements nourris et une musique joyeuse. J’ai mis trop longtemps à comprendre que cela ne serait pas possible. Pardon si j’ai pu vous faire espérer un retour à une normalité si importante pour vous.

Est venue ensuite l’heure de la réouverture, l’heure du tri. Chers enfants, vous êtes tous prioritaires, il m’a fallu vous sélectionner. Il m’a fallu me renier, pleurer avec vous. Pardon pour mes choix, forcément mauvais. J’ai organisé l’impensable avec une froideur qui était la seule solution pour moi, pour ne pas m’effondrer. Je me suis même consolée en me disant que ce retour était bon pour vous, ou en tout cas pour certains d’entre vous, que l’école marquée par votre absence et par la peinture au sol pouvait être meilleure que vos ventres vides ou vos nuits enfermées dans des foyers, des voitures, ou pour les plus chanceux dans vos cauchemars.

J’ai donc bombé des lignes vous séparant, des croix vous isolant, des chemins vous obligeant à suivre une seule route.

Pardon à ceux qui sont revenus. J’ai orchestré minutieusement, au nom d’un protocole, une école qui vous apprend à obéir au nom de votre sécurité. Vous m’obéissez car vous me croyez, je vous demande pardon de ne pas faire de vous de futurs adultes éclairés.

Pardon aussi à toi, Fatima, qui se blottissait dans mes bras, et que je repousse aujourd’hui. Je t’ai promis que nous pourrions bientôt à nouveau nous retrouver, en espérant sincèrement ne pas être en train de te mentir.

Pardon à toi, Pierre, qui après ton retour a pleuré en découvrant ce que ton école était devenue.

Pardon à toi, Eric, qui m’a dit que tout ça était pire que ce que tu avais imaginé.

Pardon à toi, Cédric, dont les parents ont dû fournir un certificat médical d’un pédopsychiatre pour que je te permette de revenir. Je n’avais pas mesuré ta souffrance.

Pardon à toi, Aleyna, qui dort dans une voiture et qui ne mange pas à ta faim. Je n’ai pas su convaincre tes parents de te faire revenir.

Pardon à tout ceux qui n’ont rien dit et avec lesquels je n’ai pu échanger quelques mots.

Il a fallu trier… Pardon à ceux que je n’ai pu accueillir faute de place, ceux que j’ai laissé de côté et ceux dont j’ai été soulagée que les parents ne soient pas volontaires car une place se libérait. Jusqu’où vais-je aller ? Comment vais-je vous retrouver ? Combien de temps la peinture mettra-t-elle à s’effacer ? Je n’ai pas de réponses, pas de solutions, juste la conviction que ce travail n’est pas le mien, que je suis celle qui obéit aux artisans de l’ouverture d’une école qui n’en est pas une, et dont je suis pourtant la directrice.

Pardon chers enfants.

 

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