Colombie : Iván Duque s'attaque aux manifestants

Suite aux manifestations du 28 avril, les colombiens doivent faire face à une répression policière ultraviolente et meurtrière, signant le retour du conflit armé.

 

Afrontements entre la police et les manifestants à Bogota © Juan Barreto Afrontements entre la police et les manifestants à Bogota © Juan Barreto

Le 28 avril la population Colombienne manifestait contre la réforme fiscale du gouvernement d’Iván Duque dans un cortège pacifique fortement réprimé par les autorités. La réforme a été abandonnée une semaine plus tard, mais le peuple, lui, continue sa grève nationale et sa lutte contre la pauvreté et les inégalités depuis maintenant 53 jours. 

 

Les violences policières n’ont fait que renforcer les luttes pour une politique sociale juste, et c’est aujourd’hui une jeunesse engagée qui demande l’abandon de la réforme de santé, la démission du Président et de son gouvernement, un changement de la structure de l’état et de la police, le droit à l’éducation, à la santé ainsi que la liberté d’expression et d’opinion pour tou.te.s. La politique économique et sociale du pays aurait dû changer après les manifestations de 2019 (qui réclamait un marché du travail plus souple, moins d’investissements dans l’armée et le secteur privé, et dénonçait la velléité de l‘armée) à la suite desquelles la Cour Suprême ordonnait au gouvernement de Duque de « modérer les forces armées et respecter les citoyens lors de leurs manifestations ». Ce dernier considérant les manifestant comme « minorité de délinquants qui détruisent la ville » (sur www.bluradio.com le 26 novembre 2019), les répressions policières sont toujours aussi violentes, et l’on comptait au 28 mai de cette année plus d’une soixantaine de morts et des centaines de blessés. 

 

Un manifestant touché par un canon à eau à Bogotá, Colombie, le 12 juin 2021 © Juan Barreto Un manifestant touché par un canon à eau à Bogotá, Colombie, le 12 juin 2021 © Juan Barreto

 

 

 

 

 

“[…] l’ESMAD m’a fracturé le septum et m’a enfoncé le front” 40 points de suture sur le visage. 13 juin 2021 à puerto resistencia, Cali. © @jahfrann “[…] l’ESMAD m’a fracturé le septum et m’a enfoncé le front” 40 points de suture sur le visage. 13 juin 2021 à puerto resistencia, Cali. © @jahfrann

 

 

Hier 19/05/2021 à Medellín ils ont été torturés et menacés de mort, plus de 78 blessés par l’ESMAD et la police sont venus © inconnu Hier 19/05/2021 à Medellín ils ont été torturés et menacés de mort, plus de 78 blessés par l’ESMAD et la police sont venus © inconnu

Mais ce n’est ni en 2021 ni en 2019 que les affrontements entre le peuple et l’Etat ont commencés. Le début du conflit armé se situe aux alentours de 1960, entrecoupé de moments de calme et d’espoir, mais aussi de violences extrêmes. On comptait en 2018 près de 9 millions de victimes dont 2 365 997 enfants et 80 000 disparus selon le Registre Unique des Victimes (RUV). Ces dictatures successives ont perpétré des actes de torture et de séquestration, recruté des mineurs dans l’armée, déplacé des villages entiers, utilisé contre les civils un arsenal allant des armes semi-automatiques aux mines antipersonnel, et menacé de mort certains médecins volontaires ainsi que des journalistes. 

 

Pour mieux comprendre le quotidien en Colombie, j’ai pris contact avec un reporter photo qui a documenté des manifestations à Medellín et à Cali. Il partage son travail sur instagram sous le nom d’utilisateur @desanestesico . 

 

Avant la grève nationale, comment était la vie en Colombie ? 

“C’était la même chose, il y avait des manifestations mais elles n'étaient pas aussi grandes. Mais le problème en Colombie dure depuis des années, il y a de la corruption au sein d l’Etat, et les partis politique ne font valoir que les droits des personnes aisées. 

Le quotidien est le même depuis des années, il y a beaucoup de chômeurs, et sous l’influence des classes dominantes l’armée force le déplacement de la population pour revendre les terres aux multinationales qui exploitent les ressources naturelles” 

 

Face à la violence des répressions de la police et récemment de l’armée, Comment pouvez-vous vous défendre ? 

“Face à la police et l’armée tout ce qu’on à ce sont des pierres et des boucliers faits avec du plastique. Parfois dans les manifestations on utilise aussi des panneaux de circulation parce que l’armée tire sur les manifestants ; ils envoient des lacrymogènes, ils tirent à balles réelles et nous on n’a que des pierres, des boucliers, des cocktail molotov aussi mais ce n’est rien comparé à l’arsenal qu’ont la police et l’armée. Ils utilisent leurs balles contre le peuple.” 

 

Deux manifestants faisant face à la police. © @desanestesico Deux manifestants faisant face à la police. © @desanestesico


 

En plus des personnes blessées et assassinées, il y a aussi beaucoup de disparus. As-tu une idée de ce qui a pu leur arriver ? 

“On ne sait pas du tout où ils sont ou ce qu’il s’est passé. Il y a beaucoup de disparus, nous en avons retrouvés certains dans les cours d’eau, malheureusement c’est un phénomène récurent depuis quelques années. Pour beaucoup d’autres on ne sait rien, tristement... On espère que les chiffres ne continueront pas à augmenter parce qu’en Colombie ils sont exorbitants, autour de 80 000 personnes ont disparu depuis le début du conflit.” 

 

Depuis le début de la grève, quel moment t’as le plus marqué ? 

“En fait je pense que c’est toute la grève et les répressions qui ont été des moments marquants ; nous les journalistes et photo reporters nous avons l’opportunité de documenter les agressions, j’ai moi-même été frappé et blessé par la police parce qu’on nous voit souvent comme une menace ou un ennemi. Donc quand on a une caméra et qu’on enregistre tout ils se jettent sur nous alors qu’on documente seulement les évènements. 

Durant toute cette grève je n’ai ressenti que de l’indignation, tous les jours, à cause des morts, des blessés.” 

 

Pour toutes les personnes qui ne sont pas en Colombie, peut-on faire quelque chose pour vous aider ?  

“Et bien pour toutes les personnes à l’autre bout du monde il faut partager l’information, suivre les journalistes indépendants, les reporters, nous sommes tous les jours dans la rue, et nous payons tout de notre poche, alors il faut participer aux campagnes de solidarité. Ça nous permet de continuer à tout documenter et à acheter du matériel de sécurité.” 

 

Aujourd’hui c’est la débrouillardise qui prime dans le pays, à Cali des librairies se créent dans des commissariats brulés, des étudiants ont été rejoints par leurs parents qui malgré leur inquiétude comprennent le combat de leurs enfants et soignent leurs blessures. Et derrière les barricades empêchant tout policier de pénétrer dans la zone de sécurité, on trouve une envie de se cultiver, de chanter, et de l’espoir. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.