Redescendre de la montagne

Vendredi soir. Berlin. On a passé la soirée à deux, sans téléphone ni internet. C’est une chose si rare que je ne peux m’empêcher de penser qu’on s’est lâchement préservés, sans le savoir, de la mauvaise nouvelle en échappant ainsi aux ondes. On était sortis les soirs d’avant, on avait décidé de rester à la maison.

On a lu un petit livre de Pétrarque, qui trainait sur notre table de chevet. Le poète italien y raconte son ascension du Mont Ventoux, étape d’un voyage qui le fit traverser la France, en partie à pied. Certains spécialistes avancent que cette ascension n’a jamais eu lieu, parce que les conditions climatiques du printemps 1353 ne le permettaient pas. On s’en fout un peu. Ce qui frappe, c’est la splendeur des phrases choisies pour décrire la lenteur de la marche, la beauté qui se met en mouvement au creux de ce moment paisible. Le poète philosophe, affronte une pente raide, escarpée, difficile, et s’émerveille tout à la fois du paysage qui se donne à ses yeux avides de nouveauté et de lumière.

Une fois au sommet, il s’interroge sur le bonheur, tout en décryptant les lignes de l’horizon : ici l’immense Méditerranée, porte de l’Orient, par-là les Alpes enneigés de son pays natal, et même, tout au fond, les Pyrénées qui annoncent l’Espagne. Pensant que ces mots seraient sans aucun doute de bonne augure, je plongeai paisiblement dans une longue nuit.

 

Aujourd’hui, ces moments, ces mots me paraissent bien loin. J’essaie de m’y accrocher, d’invoquer leur pouvoir réparateur. Mais Pétrarque, qui s’émerveillait devant un monde vaste et libéré de ses frontières il y a plus de six siècles, ne ramènera jamais personne à la vie, pas plus qu’il n’effacera le traumatisme de nos mémoires.

 

Samedi matin, vers 11 heures, les réflexes de la vie moderne me sont vite revenus. À peine levée, je saisis mon smartphone. En entrant dans la salle de bain, je vis que j’avais 15 nouveaux SMS. Le chiffre me frappa. J’en lus un. "Fuck! Are your friends safe? I am so sorry..." Incompréhensible. J’en ouvris un deuxième. "Bist Du in Paris?" Je n’eus pas besoin d’en lire un troisième pour comprendre que les autres seraient du même registre. Pendant ces 15 heures d’égoïste absence au monde, quelque chose de très grave s’était passé à Paris. C’est ce que je répétai mot pour mot à mon compagnon, comme un robot désarticulé, tandis que ma main droite se mit à trembler si fort que je n’arrivais plus à tenir le téléphone. Je-crois-que-quelque-chose-de-très-grave-s’est-passé-à-Paris.

Paris, cette ville où j’ai vécu six années durant, lui, plus encore, et où nous avons beaucoup d’amis chers. Cette ville avec qui j’ai entretenu une relation intense d’amour-dégoût, moi qui ai grandi en "province", pas loin du Mont Ventoux, et qui ai préféré Berlin il y a quatre ans. Cette ville où je reviens souvent, comme un point d’ancrage, et où je vis des moments plus qu’heureux. Le vendredi soir d’avant, j’y étais. Je marchais rue Bichat, rue Alibert, puis boulevard Voltaire, repassant devant mes anciens appartements, rue Saint Ambroise, rue Saint Maur...

Pendant ces secondes interminables, mes mains tremblaient, les sanglots créaient un bouchon étouffant dans ma poitrine, et des images mentales de ces rues défilaient à toute vitesse. Elles n’avaient jamais été aussi proches. Je ne savais toujours pas ce qu’il s’était passé. J’essayai de charger la une du journal, de lire les autres SMS, de regarder qui avait écrit, qui n’avait pas encore écrit, de faire la liste mentale des amis présents à Paris. C’était trop d’un coup, la connexion du téléphone ramait, ma tête coulait. Je vis des mots s’afficher à l’écran. Ceux de la une se mêlaient à ceux des messages. Tous étaient des mots familiers, très familiers, de bons souvenirs, des mots de l’amour, pas du dégoût. Bataclan. Boulevard Voltaire. Rue de Charonne. "Je vais bien." "Je t’aime fort." Le Petit Cambodge.Le Carillon. Puis, tout de suite, ce furent les mots de la haine, tous au pluriel, eux. Attentats. Fusillades. Morts. Blessés. Les chiffres.

Les chiffres... C’est là que ça vous fout par terre, que ce qu’on croyait encore irréel s’évapore et que la pesanteur s’impose.

 

On a passé la journée à joindre nos amis, vérifier que tous étaient chez eux. Nous n’avons pas de télé. Nous n’avons pas écouté la radio non plus. On s’est contenté des mots des journaux à qui on fait confiance, et de ceux de nos amis sains et saufs. Certains d’entre eux ont perdu quelqu’un de proche. Les nouvelles insoutenables tombaient les unes après les autres. Jusqu’au dimanche soir on s’est inquiétés pour quelques uns qui ne répondaient pas encore. La plupart de nos connaissances vit dans l’Est parisien, fréquente ces endroits vivants qu’on adore - parce qu’on ne peut que les adorer.

Le samedi après-midi, on est quand même sortis un peu. J’ai pensé aller au rassemblement qui commençait à se former devant l’ambassade de France, puis j’ai renoncé. J’y étais allée le 7 janvier. Là, j’avais besoin de temps. En fait, je n’acceptais pas que ça recommence. Cette dépression profonde qui arrive d’un coup. J’ai ressenti de la culpabilité à ne pas y aller. La culpabilité d’être là, dans un Berlin normal, paisible, indécent, tandis qu’il se passait l’inacceptable ailleurs, et chez moi. La culpabilité d’avoir tout le monde sain et sauf autour de soi, ici, là-bas, tandis que beaucoup tombaient sous les balles et la haine, à Paris, mais aussi à Beyrouth, au Nigeria, à Tunis, en Syrie, et dans beaucoup d’autres endroits du monde.

Au marché, à Kreuzberg, j’ai acheté une crêpe. J’en mange pour ainsi dire jamais. J’en ai voulu à la vendeuse de ne pas m’avoir souri ni remarqué mes yeux rougis, d’avoir eu l’air d’être si las, si loin de tout ça. Je regardais les gens heureux en apnée ce jour-la, avec un mélange de réconfort et d’incompréhension. Nous sommes restés sidérés, pendus aux nouvelles les jours qui ont suivi, comme des millions d’autres gens. Se sentir loin et proche à la fois, c’est un drôle de mélange. C’est se sentir à la fois rescapé et privilégié, concerné et absent, triste, loin, doublement inutile, triplement triste, derrière son écran.

Je n’aime pas trop le mot "expat" parce qu’il peut véhiculer une idée de l’entre-soi. Je n’ai pas envie de dire "nous, les expats". Oui, c’est sûr que le choc est aussi lié au fait de connaître Paris, d’y avoir vécu, et, sans doute, au-delà de ces repères du vécu, d’être française. Mais on a bien vu qu’avec l’empathie, l’onde de choc a dépassé tous les repères, tous les référentiels, que l’horreur, c’est l’horreur.

J’ai eu besoin de voir au plus vite mes amis, ceux qui avaient vécu à Paris, mais pas seulement. C’est ce que j’ai fait chaque soir jusqu’à présent. Avec beaucoup de vin à chaque fois. Dans des appartements, dans des bars. Je ne suis pas restée en terrasse, parce qu’il fait trop froid à Berlin. Mais j’y ai à chaque fois laissé mon cœur, pincé.

 

Si je reviendrai vivre à Paris un jour, je ne le sais pas plus qu’avant. Ce qui est sûr, c’est que je continuerai à arpenter ses rues régulièrement. En attendant de revenir bientôt, je pense, avec fureur et amour, à mes amis, et à ceux qui auraient pu l’être, que j’aurais tant aimé connaître, et qui ont perdu la vie cette nuit-la. Je ne les oublierai jamais. Je pense aussi à ceux qui se battent en ce moment même contre leurs blessures, leurs traumatismes, et aimerais leur chuchoter quelques mots du poète Pétrarque à l’oreille, même si ce n’est qu’un tout petit pansement.

 

J’ai envie de citer Arne Næss, un philosophe norvégien, athée, pacifiste et écologiste, dont j’étudie l’œuvre depuis quelques temps. Il nous a quittés en 2009 à l’âge de 96 ans. Il a survécu à presque un siècle de conflits et d’intolérance. Lorsqu’un journaliste lui demanda, au crépuscule de sa vie, s’il était optimiste pour le XXIe siècle, il répondit "Je suis optimiste pour le XXIIe siècle". Le journaliste, croyant à un lapsus, le fit répéter. "Je suis optimiste pour le XXIIe siècle et pessimiste pour le XXIe." Il va falloir encore passer quelques turbulences, et après, ça devrait aller...

 

 

Mathilde Ramadier

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