Temps de travail et réforme des retraites : quand le pouvoir travaille le temps.

Comment le pouvoir contrôle t-il le rythme de la vie des corps politiques ? Ce moment de ralentissement mondial du rythme invite à s'interroger sur le rapport entre le pouvoir et le temps à travers notamment la réforme des retraites.

De quelle manière voulons nous passer notre temps ? Une question qui est au centre de nos interrogations en cette période de confinement mondial (merci et courage à ceux et celles qui ne peuvent pas l'être et sont exposé.e.s au virus). Une question qui fait échos aussi à toutes les revendications des mobilisations de ces derniers mois, notamment contre la réforme des retraites.

Cette période hors-norme est particulière dans la mesure où elle nous extrait de nos logiques temporelles habituelles. Elle nous extrait de l'immédiateté, de la consommation (sauf alimentaire), des voyages lointains pour certain.ne.s et de la surproduction. Le gouvernement nous demande de nous adapter à un temps qui s'étire et à un rythme ralenti. Alors, une sorte de schizophrénie s'installe progressivement. Comment réapprendre à prendre le temps alors que nos structures temporelles habituelles sont soumises à la tyrannie de l'immédiateté et de l'accélération ?

 

  • Retour sur la réforme des retraites

 

Cette tyrannie d'un temps productif soumis au marché est au cœur de la réforme des retraites produit par le gouvernement Philippe-Macron. Avec cette réforme, la volonté du gouvernement est de synchroniser le travail avec les lois du marché et de la finance. En effet, le passage d'un système par répartition à un système par capitalisation implique une double intervention du marché.

D'une part, la capitalisation nécessite de confier à des sociétés financières privées la gestion d'une partie de l'assurance- retraite (ex, BlackRock). D'autre part, les points acquis tout au long d'une vie de travail seront multipliés par la valeur du point au moment du départ à la retraite, une valeur qui dépendra du marché. Si la loi assure que les parlementaires seront les gardes fou d'une dévaluation trop forte des points, la crise sanitaire que nous traversons actuellement démontre bien l'énorme risque d'une dépendance des pensions de retraite au marché financier.

L'effet de ce système par points aura le même effet que le fonctionnement du marché financier : l’imprévisibilité. Or, comment vivre et s'engager dans le futur sans aucune stabilité économique même après une vie de travail ?

Par cette réforme des retraites, le gouvernement souhaite réformer le temps au travail ainsi que la vision du temps par les travailleur.euse.s. Quel sens donner à cette nouvelle fabrique d'un temps de travail soumis au marché ? Comment interpréter la volonté politique de nous mettre au travail toujours plus longtemps ?

 

  • Le temps est politique

 

Le détour par la pensée du philosophe Hartumt Rosa permet de comprendre à quel point le temps est un enjeu politique. Il faut partir du principe qu'il existe plusieurs temps : le temps de la vie quotidienne (comme le travail, les vacances etc), le temps de l'existence individuelle et celui de l'histoire universelle. Or le temps de la vie quotidienne est construit, normé, dirigé afin que nous puissions nous accorder ensemble (les semaines, heures, les minutes etc).

Seulement, le temps social, celui rythmé par le travail, l'école des enfants ou celui des courses imprègne en profondeur les existences individuelles jusqu'à se diluer et devenir invisible. On ne se rend plus compte du « pourquoi » de nos horaires de travail, de notre départ à la retraite ou de la durée de nos vacances. Toutes ces structures temporelles organisées et gérées par le pouvoir s'établissent en nous comme une seconde peau. L'incorporation de ces structures temporelles participent activement à la fabrication de citoyen.nne.s disciplinés. L'agencement du temps permet de discipliner les corps.

La réforme des retraites tend alors à discipliner les corps, nos corps, à la dérégulation financière, à l'imprévisibilité des marchés et au choc des crises. Pour le philosophe H.Rosa il devient alors nécessaire « de savoir qui définit le rythme, la durée, le tempo, l’ordre de succession » dans la mesure où « la synchronisation des événements et des activités est l'arène où se jouent les conflits d'intérêts et la lutte pour le pouvoir » (in. L'accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, 2011). Avec du temps, le pouvoir arrive à rendre les corps politiques adaptés au temps du marché et de la finance. Le corps alors se courbe et s'incline devant une structure invisible qu'est le temps accéléré et soumis au marché.

 

  • La mobilisation comme refus d'une synchronisation avec le pouvoir

 

Toutefois, ce processus d'incorporation présente parfois des limites qui se traduisent par des manifestations de grandes ampleurs. Les corps se rebellent et se dressent pour dire stop. La mobilisation contre la réforme des retraites depuis décembre 2019 illustre le refus d'une synchronisation. Alors que le gouvernement pensait continuer sa marche vers la privatisation de l’État, la mobilisation massive et durable contre cette réforme est venue rompre avec le court normal du politique. La quasi totalité des corps professionnels ont fait grève pour marquer un temps d'arrêt. On a vu sortir de l'ombre des corps professionnels inhabituels dans les cortèges : les avocat.e.s, les égoutier.e.s, les greffier.è.s ou encore certain.e.s magistrat.e.s.

Cette vive réaction des corps gouvernés a dessiné une fracture, celle des temporalités. Une fracture entre la temporalité du gouvernement Philippe-Macron qui souhaite modeler les corps selon les règles du marché et de la finance et la temporalité des gouvernés. La société semble aspirer à un autre modèle temporel qui serait respectueux de la vie individuelle, familiale, spirituelle de chacun. La mobilisation contre la réforme des retraites signe l'éloignement progressif des horizons temporels entre le gouvernement et le peuple. Un peuple désireux de se désaliéner d'un temps désorienté.

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