Rossignol Unchained : quand le communautarisme bourgeois se déchaîne

Par Guillaume Johnson, chercheur au CNRS (Université Paris-Dauphine), et Matthieu Niango, professeur de philosophie.

 

L'affaire Rossignol a d'abord le mérite de mettre en évidence la confusion d’une partie de la gauche quand il s'agit de penser Islam et immigration. Le fait que tant de personnalités aient, dans la minute, volé au secours de leur amie, indique clairement qu’un tel gloubi-boulga idéologique n’embarrasse pas le seul cerveau de la Ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des Femmes. Rien ne les choque vraiment dans cette trop fameuse interview. Ni l’expression « franco-musulman », ni l’équation :voilée=salafiste=terroriste, ni la comparaison entre « femmes voilées » et esclaves. Seul un mot les fait sourciller : « nègre ». Et encore prétendent-ils que la Ministre l’a employé au sens de Montesquieu, de Césaire, de la négritude. Rien que ça...

 

Que gagnent-ils tous à faire cela ? S'imaginent-ils que les « femmes voilées », en écoutant une énième fois les élites leur ordonner de faire comme on leur dit, vont s'habiller demain façon Elisabeth Badinter ? Cherchent-ils à adresser un message de fermeté aux Salafistes —ces victimes de la mode ? Ou bien cette hystérie collective révèle-t-elle plutôt un nouvel avatar de la défense de l’entre-soi ?

 

Les voiles s'achètent d'ores et déjà dans des magasins qui, jusqu'ici, ne s'étaient pas attirés les foudres d'un certain féminisme. Ce qui change avec la stratégie de ces grandes marques (Dolce & Gabbana, Mark & Spencer ou Uniqlo), c’est d’abord qu’elle se fait de manière explicite. Ce qui était laissé dans l'ombre des boutiques va soudainement s'afficher au grand jour. Ces grandes enseignes ne cherchent pas à inciter les femmes à porter le voile davantage, mais à placer sur le devant de la scène une clientèle spécifique, à sortir une pratique de son isolement marketing. Ce n’est donc pas d’un communautarisme musulman dont il s’agit ici : par définition, des communautaristes préféreront toujours se fournir dans leurs boutiques. Mais plutôt, et symétriquement, d’un communautarisme élitiste à tendance colonialiste, d’une tentative désespérée pour se réserver l’accès à un monde marchand tenu pour chasse gardée.

 

La virulence des propos est par conséquent attisée par la présence de marques de luxe parmi celles qui se lancent dans cette nouvelle ligne « pudique » — expression désastreuse, certes, mais vis-à-vis de laquelle les défenseurs de la ministre montrent bien plus d’indignation que vis-à-vis du mot « nègre » et du délire historique sur les esclaves partisans de l'esclavage (que la ministre tire sans doute plus de Tarantino que de Montesquieu). Jusqu'ici, ces femmes portant le voile n'étaient pourtant pas totalement absentes du marché du luxe. Mais elles l'étaient, pour l'essentiel, sous forme d'objets de décoration dans des mises en scène orientalisées servant à mettre en valeur la supériorité physique, morale et culturelle du marché-cible : des femmes blanches et fortunées. Aujourd'hui, l'objet silencieux devient consommateur, remettant par là-même en question l'ordre marchand établi. Aussi, inconsciemment, le problème n’est pas tant que des femmes portent le voile (cela dit en passant, elles seront même plutôt encouragées à l’arborer, ligne pudique ou non, si les élites continuent de s’adresser à elles —ou plutôt de parler à leur place— avec un tel mépris et une telle arrogance). Pour eux, le problème réside, bel et bien, dans le fait que ces femmes accèdent soudainement à l’opportunité d’une luxueuse notoriété, que ces marques leur donnent désormais la possibilité d’étaler leur altérité dans des devantures dont les élites estiment qu'elles ne doivent être que les vitrines de leur gloire.

 

A la polémique sur lehalal de Quick, dans laquelle on avait surtout entendu la voix du Maire socialiste de Roubaix en matière de VIP du boycott, succède, aujourd'hui, celle de la « mode pudique », dont le cœur même tient à cette irruption des « femmes voilées » sur un marché dont certains et certaines s'estiment dépossédés.

 

On perçoit à quel point le marché, que la doctrine néolibérale décrit comme une “libre” rencontre entre offre et demande, constitue, en réalité, un enjeu de pouvoir et de domination dans nos sociétés de consommation. Le moindre prétexte y est saisi pour défendre, au prix de mille détours rhétoriques, ce communautarisme bourgeois dont la tendance est aussi funeste que permanente chez les élites françaises.

 

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