Les énergéticiens prennent place dans la PPE

Depuis le 19 mars et jusqu’au 30 juin, les Français sont appelés à se prononcer sur la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit définir la stratégie énergétique de la France pour les 10 années à venir. Face aux positions divergentes d’EDF, d’Engie et de l’Ademe, le futur mix énergétique français n’a jamais semblé aussi flou…

Comme n’importe lequel de leurs concitoyens, les énergéticiens français ont apporté leur contribution au débat public sur la PPE à travers le cahier d’acteur mis à disposition pour exprimer son point de vue sur la future politique de la France en matière d’énergie. Après l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise d’énergie) et Engie, EDF s’est à son tour exprimé le 23 mai sur le site de la CNDP (Commission nationale du débat public). Devant les divergences d’opinion, Jacques Archimbaud, président de la commission sur la PPE, s’est senti obligé de publier, le 28 mai, un éditorial en page d’accueil de la plate-forme afin de résumer les positions respectives et d’appeler à l’union sacrée des géants de l’énergie. Rappelant que le projet de PPE pour les périodes 2018-2023 et 2024-2028 est lui-même issu de la loi de transition énergétique, ce dernier a cru bon de préciser en préambule que « cette loi avait comme ambition politique de calmer la ‘‘grande querelle énergétique française’’ qui oppose entre elles les formes d’énergie, et d’afficher pour cela des objectifs intermédiaires supposés plus consensuels ». Et l’ancien conseiller ministériel, après avoir passé en revue chacune des trois contributions en prenant le soin de ne pas en nommer les auteurs, de les enjoindre à « unir le pays » et non à « le diviser davantage », laissant la curieuse impression de vouloir éteindre le feu avant qu’il ne prenne une taille incontrôlable…

La partie est, en effet, loin d’être gagnée compte tenu des intérêts en jeu, qui justifient les positions pour le moins hétéroclites de chacun. Dernier à s’être exprimé, EDF a fait part d’une vision axée sur la neutralité carbone d’ici 2050, qu’il entend décliner dans « tous les secteurs » et à l’aide de « tous les leviers possibles ». Pour y parvenir, le groupe aspire à faire « jouer le premier rôle » à l’électricité, s’appuyant sur son taux de décarbonation élevé (98 %) et l’efficacité énergétique des solutions électriques, qui « permettent à la fois de diminuer les consommations d’énergie et de sortir du fossile ». Citant l’exemple des pompes à chaleur en remplacement des chaudières et des voitures électriques à la place des véhicules thermiques, l’opérateur historique réaffirme ainsi la place de l’atome dans le mix énergétique français pour accompagner « la montée en puissance des renouvelables ». Hormis Fessenheim, EDF souhaite ne fermer aucune centrale nucléaire d’ici 2029, année après laquelle envisage même la mise en service de nouveaux EPR (réacteur pressurisé européen) afin d’éviter la « perte rapide de dizaines de GW de capacités, concentrées sur quelques années ». Un scenario qui privilégie, donc, la fiabilité de l’approvisionnement énergétique et la réduction des rejets de gaz à effet de serre (GES), contrairement à la trajectoire prise par l’Allemagne, dont « les émissions globales par habitant sont le double de celles de la France », souligne l’électricien.

L’Ademe arbitre et botte en touche

Deuxième à avoir déposé son cahier d’acteur, Engie défend quant à lui une position plus proche de l’outre-Rhin, avec une nette baisse du nucléaire combinée à l’accélération de l’éolien et du photovoltaïque. Plaidant pour un « mix énergétique plus équilibré entre l’électricité, le gaz et la chaleur », il mise sur la diminution de la consommation d’énergie en France pour rendre crédible son programme. Celui-ci repose sur la rénovation thermique de 500 000 logements par an et l’évolution des transports vers des véhicules carburant au GNV (gaz naturel pour véhicules) et à l’hydrogène. Un non-sens pour EDF, qui démontre dans sa proposition que l’alimentation par hydrogène sans CO2 nécessite près de trois fois plus d’électricité que par batterie. Engie, de son côté, met en garde contre « l’utilisation de l’électricité pour les usages, en particulier pour le chauffage et la mobilité, [qui] fragiliserait la transition énergétique ». Le groupe gazier assure que cela représenterait « un risque de dégrader la qualité de service et la sécurité d’approvisionnement ».

Avant même la publication de ces deux positions a priori irréconciliables, l’Ademe s‘était déjà, pour sa part, posée en arbitre. Dans sa contribution à la PPE fin avril 2018, l’agence a rappelé ses objectifs énergétiques, à savoir baisser la consommation d’énergie de 30 % d’ici 2035 et doubler la part de production renouvelable entre 2016 et 2028, tout en retardant la réduction à 50 % de celle du nucléaire à l’horizon 2035, contrairement à l’objectif initial de 2025. Soutenant à la fois « un plan de rénovation massif des bâtiments existants » ainsi qu’« une évolution progressive des comportements de mobilité », Arnaud Leroy, son nouveau président, a toutefois reconnu, lors de sa première sortie médiatique le 23 mai 2018, les nombreuses difficultés rencontrées dans l’intégration des énergies renouvelables au réseau français. Visiblement plus proche des positions d’EDF que d’Engie, le patron de l’Ademe a semblé botter en touche au sujet de ce retard de croissance des énergies vertes en France, appelant les régions à « s’approprier davantage ces sujets et à y mettre les moyens ». Entre cette tentative de diversion et la quête désespérée de consensus de Jacques Archimbaud, la PPE parviendra-t-elle à accoucher d’une feuille de route suffisamment contraignante pour mettre la France sur les rails d’une société bas-carbone ?

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