Gestion de l’épidémie de Covid-19, une lecture politique

Cet article se propose de montrer comment la gestion de l'épidémie, loin de l'improvisation et de l'amateurisme suggérés, peut être entièrement lue comme une tentative du gouvernement de préserver la doctrine néolibérale

Cela fait maintenant près d'un an que le gouvernement gère la pandémie dûe à l'apparition d'un nouveau virus.
Manque de clarté et contradictions dans la communication, mesures radicales prises du jour au lendemain, tout laisse à penser qu'ils "naviguent à vue".
Or, nous parlons ici d'une armée de diplômés de nos grandes écoles : ENA, X, ENS, IEP etc. Que la population aime les moquer, soit, mais ces gens-là ne sont pas stupides, loin s'en faut ; et surtout, ils ne jouent pas aux dés.

Le décor
Même si la dangerosité de ce virus reste encore assez difficile à mesurer, deux caractéristiques nous intéressent particulièrement : sa haute contagiosité et la probabilité non négligeable de dégénérer en une forme grave nécessitant le placement du patient en service de réanimation.

Ce dernier point nous amène à faire un état des lieux des capacités françaises en réanimation avant la pandémie.

Capacités en réanimation avant la pandémie
En page 8 de ce document (2017), intitulée "une part de marché privée faible mais une efficience démontrée" (je vous laisse apprécier), nous avons la confirmation du chiffre répété partout : la France dispose d'environ 5000 lits en réanimation (public + privé).
Ce qu'il nous apprend en revanche, c'est que "le taux d’occupation des lits de réanimation est plus élevé dans le secteur privé que public : 99 % versus 93 %."
Cela nous fait donc, au mieux et en "temps normal", 350 lits effectivement disponibles... soit 5 lits vacants par million d'habitants.

Capacité en temps de crise
Quand l'épidémie arrive, les patients souffrant de la forme grave de la Covid commencent à affluer en réanimation. L'hypothèse d'augmenter la capacité d'accueil survient alors immédiatement.
Les espoirs sont cependant vite douchés quand il devient clair que, même en assurant l'hypothétique achat du matériel, il faudrait des mois voire des années pour former le personnel médical nécessaire.
Certes, le personnel médical va tout faire pour accroître sa capacité d'accueil mais cela ne change pas l'ordre de grandeur.

Nous sommes donc dans la gestion de flux à capacité fixe, si vous avez de nouveaux cas à prendre en charge, deux options : accélérer le flux de sortie ou ralentir le flux d'entrée.
Il n'est pas facile d'accélérer la sortie d'un patient une fois celui-ci admis en réanimation. Seule option donc, adoptée lors de la "premiere vague", limiter en amont l'afflux de patients "non-covid" en retardant les "opérations non-urgentes".
Seulement, si cela marche effectivement au début, ces patients déprogrammés ont absolument besoin de soins et devront donc forcément venir occuper des lits en réanimation.

Retour aux 350 places disponibles... au-delà il faut choisir entre un mort "covid" et un mort "non-covid" ; un mort, quoiqu'il en soit.
Au-delà de 5 formes graves de Covid par million de Français, vous avez un mort.
30 ans d'optimisation du système de santé selon la doctrine néolibérale l'ont mené jusqu'à l'incapacité quasi-totale à supporter une surcharge de cas.

La pièce
Le gouvernement est dès lors au pied du mur pour gérer, non pas la pandémie, mais les morts :
Se défausser sur ses prédécesseurs est impossible : se faisant lui-même le chantre du néolibéralisme, le retour de baton serait cinglant ;
La technique, la "start-up nation", ne nous sortira pas non plus de l'ornière : le premier vaccin n'est pas en vue avant des mois voire des années.
Il n'y a pas de coup facile : le roi est nu. Sans marge de manœuvre, aucun moyen de gagner sur l'épidémie, il faut sauver ce qui peut encore l'être.
Voyons ce qu'il va jouer pour tenter de l'expliquer rétrospectivement :

Après le déni initial, puis une sombre histoire de stocks de masques, nous avons : déclaration de l'état d'urgence sanitaire et confinement global de la population, assorti d'un recours massif au chômage partiel et d'un soutien inédit aux entreprises... extrêmement surprenant de la part d'un gouvernement élu sur la promesse d'une uberisation à tous crins.
Notons par ailleurs, c'est important pour la suite, que la communication de cette politique est basée entièrement sur l'expertise : conseils d'experts, justification à base d'indicateurs statistiques : "taux d'incidence", "taux de positivité", "taux d'occupation", nombre d'"hospitalisation covid", de "réanimation covid", de "décès covid"...

la critique
Mise en place d'un système techno-socialiste, d'une "dictature sanitaire" ? Notre lecture sera malheureusement plus terre-à-terre.

Tout cela n'est qu'un chiffon que l'on agite, car il y a quelques subtilité, pierres d'achoppement de toute la stratégie, permettant de faire oublier la cause du problème.

les experts
Commençons par la communication, et en particulier la place prépondérante que les experts y occupent :
Nous nous dotons d'un Conseil Scientifique (nommé par l’exécutif), dont l'avis permet de justifier toute mesure.
On nous parle alors de "mesures sanitaires", comme si elle n'avaient rien de politique : les experts sont aux commandes, on les pousse sous les projecteurs pour mieux passer dans l'ombre.

Il semblerait cependant que cela commence à s'essouffler et qu'ils ne soient plus tout à fait dupes de leur instrumentalisation (Le Monde, 26 octobre) : le conseil scientifique, chargé d’éclairer les choix de l’exécutif, "ne préconise rien". "Nous mettons sur la table les deux grandes stratégies qui sont possibles", [...] ajoutant qu’il s’agit de "décisions éminemment politiques".

la temporalité
Le gouvernement, avec ses annonces quasi-quotidiennes, feignant l'improvisation force en fait ainsi la temporalité du débat, focalise l'attention sur l'instant.
Il y est évidemment aidé par les medias en continu où l'on ausculte sans fin la moindre inflexion de courbe, les prolonge à l'infini, tout droit ou en exponentielle suivant l'humeur.
Tout cela avec pour objectif d'éviter la prise de recul, la prise de conscience des 30 années de politique "ordinaire" qui nous ont menés là.

le clivage
Les deux points précédents entretiennent une dissonance cognitive dans la population : faire cohabiter le peu de cas qu'elle perçoit dans son quotidien, les chiffres qui tombent comme des couperets tous les jours et les mesures toujours plus draconiennes qu'ils servent à justifier.
- Certains vont souffrir d'une profonde anxiété (car ce qui ne se voit pas est d'autant plus inquiétant) il faut agir, tout de suite, le temps n'est plus au débat ! (entendez "à la démocratie")
- D'autres, plus sensibles au sentiment d'injustice (ou moins anxieux), vont hurler contre ce fascisme rampant et en viennent presque à tendre vers le libertarianisme.

En créant ce clivage fort dans la population (je vous invite à jeter un œil aux commentaires sous les articles de tous les journaux généralistes), le gouvernement concentre, là encore, l'attention sur l'exception, nous empêchant de mettre en perspective.

Cela ne suffit néanmoins pas. Pour bien faire les choses, cet état d'exception est à l'opposé de la doctrine néolibérale avec un improbable retour de l'État providence et de l'interventionnisme... Sauf que, poussé jusqu'à la caricature, infantilisant, teinté de paternalisme voire d'autoritarisme, ils s'assurent par là une population vent-debout contre l’épouvantail, appelant de ses vœux le retour de l'ancienne politique. En poussant cette logique, plus vous faites absurde, plus l'alternative est décrédibilisée.

les chiffres
De plus, en ne mettant dans la sphère publique que des avis d'experts, on pourra laisser le public se concentrer sur la dissertation sans fin, sur les chiffres et les mesures prises : les moyens, sans jamais évoquer les buts.
Chacun pourra, à loisir, brandir chiffre contre chiffre, pseudo-expertise contre pseudo-expertise : rester infiniment dans les couches superficielles. Il n'y aura qu'à relancer un petit peu de temps en temps.

D'ailleurs, les chiffres...

Une analyse statistique rigoureuse montre que les chiffres communiqués comme servant de base aux décisions sont victimes de biais d'interprétation.

Je vous invite à lire l'article mais prenons un exemple typique : si vous arrivez à l’hôpital suite à un accident de la route, vous serez testé (ce qui est normal pour ne pas risquer de propager le virus dans les services), si ce test est positif cela sera évidemment consigné et vous compterez en "hospitalisation Covid", si par malheur vous passez par les cases "réanimation" puis "décès", ils hériterons automatiquement le même suffixe "covid".

Ces chiffres ont un sens et une utilité. Par contre, ils ne disent en rien que la Covid est responsable et les interpréter comme tel est tout à fait malhonnête intellectuellement. Comme le dit l'article cité : "Même si le Covid-19 ne rendait plus personne malade et ne tuait plus personne, tous ces indicateurs continueraient à augmenter et à s'affoler (y compris le nombre de décès "Covid")"

Cela ne signifie en rien qu'il n'y a pas de problème, il y en a un, véritable.

La seule chose que l'on sait, c'est que ces chiffres ne nous éclairent pas sur son ampleur. Alors pourquoi les utiliser, pourquoi utiliser des chiffres que l'on sait gonflés ?

la guerre
On continue le tour de passe-passe jusqu'à faire disparaître la cause avec le problème :
Les réanimations vont être débordées et il y aura des morts, c'est un fait.
Les soignants exténués, les hospitalisations que l'on repousse... jusqu’à ce qu'il n'y ait plus à les repousser, c'est aussi un fait.

Avouer sa complète impuissance due au démantèlement de l’hôpital public depuis des décennies ?
Ce n'est pas tenable, il faut au moins trouver un adversaire à la hauteur du désastre, alors on le construit !
Des dizaines de milliers de "nouvelles" contaminations quotidiennes, les "patients covid" qui occupent à eux seuls 20, 30, 50% des unités de réanimation (souvenez-vous que seuls 7% sont effectivement vacants) ! Nos soignants luttent contre un tsunami sanitaire !
On renforce un peu l'effet avec une touche de jargon militaire, "nous sommes en guerre" (contre qui ?), "le president va tenir 2 (!) conseils de défense sur la crise sanitaire" et le tour est joué.

Ils n'allaient tout de même pas nous expliquer que leur indigence face à ce chaos est la conséquence de décennies passées à fermer des lits pour "faire des économies", appliquer un numerus-clausus pour limiter le nombre de médecins (à eux de faire autant à moindre effectif), à payer chichement tout le personnel paramédical (là, on fait coup double : cela coûte moins cher et calme les vocations) et à appliquer un mode de gestion "orientée efficience".

conclusion

Cette maladie devient parfois extrêmement grave, et quand cela arrive, le personnel soignant se saigne pour la survie des patients.
Mais ne nous trompons pas : les morts que nous voyons là sont avant tout les victimes des mesures néolibérales que prend notre classe politique depuis 30 ans, cette crise n'est qu'un symptôme de l'ampleur de la destruction, pas une cause.

 

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