"Islamophobe" : les racines d'une polémique

La semaine dernière a pris naissance une polémique suite aux propos du philosophe et écrivain Henri Peña-Ruiz qu'il a prononcés lors d'une conférence qu'il donnait aux Amfis de la France insoumise.

« Paris. La manifestation du 11 mars. Salle Rivoli. Les anarchistes, conduits par Mlle d'Erlincourt, maltraitent Yves Guyot. (Dessin de M. Haënen, d'après le croquis de M. Dick) » « Paris. La manifestation du 11 mars. Salle Rivoli. Les anarchistes, conduits par Mlle d'Erlincourt, maltraitent Yves Guyot. (Dessin de M. Haënen, d'après le croquis de M. Dick) »

La semaine dernière a pris naissance une polémique suite à la conférence sur la laïcité du philosophe et écrivain Henri Peña-Ruiz, qui au cours de son exposé a voulu rappeler le droit de chacun à critiquer les religions. Rien d’extraordinaire à cela, puisqu’il s’agit là d’une close de la loi sur la laïcité de 1905, qui a posé les fondements de la société française moderne.

Il s’est exprimé ainsi : « On a le droit d’être athéophobe comme on a le droit d’être islamophobe. En revanche, on n’a pas le droit de rejeter des hommes ou des femmes parce qu’ils sont musulmans. Le racisme, et ne dévions jamais de cette définition sinon nous affaiblirons la lutte antiraciste, le racisme c’est la mise en cause d’un peuple ou d’un homme ou d’une femme comme tel. Le racisme antimusulman est un délit. La critique de l’islam, la critique du catholicisme, la critique de l’humanisme athée n’en est pas un.  

Dans la bouche du philosophe, l’islamophobe est une personne qui critique la religion musulmane, au même titre qu’on peutle faire du catholicisme (cathophobie) et de l’athéisme (athéophobie). Dans sa démarche analytique, il a souhaité montrer l’égalité des religions (ou de la non-religion) et pour cela, démonétiser le terme sulfureux d’islamophobe, pour mieux affirmer le droit fondamental à l’exercice par chacun de son esprit critique. Je ne vois donc aucune volonté discriminatoire dans son propos ni marque de racisme, mais au contraire une tentative de mettre toutes les croyances ou absence de croyance sur un pied d’égalité pour poursuivre sa démonstration.

 Pourtant, suite à l’envoi d’un tweet par un membre du public ne reprenant que le terme « islamophobe », nombre de personnes se sont émues de l’emploi de ce terme qui, dans son acception courante, ne désigne rien d’autre que le racisme anti-musulman, c’est à dire le rejet de toute la communauté arabe et maghrebine, ainsi que de la culture islamique, réelle ou supposée, qui leur est associée. Par conséquent, si la personne qui a envoyé ce tweet a bien écouté le propos de l’essayiste, sa phrase tronquée est malhonnête intellectuellement. On ne saura jamais si, bercée par la douce musique des paroles du philosophe, cette personne du public était en train de rêvasser gentiment quand elle a soudain été piquée par le mot « islamophobe », puis a dans la foulée mal interprété toute la phrase au point de devoir soulager son doigt qui la démangeait sur son smartphone, ou bien si elle a provoqué le buzz en connaissance de cause, histoire de goûter, à son tour, son quart d’heure de gloire en désignant un ennemi inattendu. Mais je connais un peu la pensée d’Henri Peña-Ruiz pour avoir acquis il y a quelques années son Dictionnaire amoureux de l’athéisme (j’en lis régulièrement des passages), puis entendu l’une de ses conférences. Je ne crois pas un seul instant qu’il ait voulu encourager l’islamophobie dans son acception usuelle. Pour autant, de sa part, je n’en vois pas moins une véritable maladresse.

L’erreur d’Henri Peña-Ruiz est double : dans son exposé il a voulu évacuer le sens commun du mot sans insister suffisamment sur le pas de côté qu’il était en train de faire. Si à la phrase retenue, il avait ajouté explicitement qu’il réfutait l’usage courant du mot islamophobe à dessein, le malentendu aurait peut-être été moindre. Cependant, cela n’aurait sans doute pas été suffisant, à cause de la seconde erreur du philosophe : celle d’avoir ignoré que phobie signifie « peur irrépressible », « haine irraisonnée ». Ce sens étymologique est profondément ancré dans la langue française. Il a imprégné l’esprit de chacun de nous. Ainsi, même en revenant à une signification étymologique et presque épurée de sa charge actuelle, Henri Peña-Ruiz s’est trompé. Islamophobie ne saurait signifier critique de l’islam, mais bien haine excessive ou peur de l’islam. Rien à faire, le recours à l’étymologie fait dire exactement le contraire de ce que dit celui qui s’en revendique.

On peut donc le prendre par tous les bouts : choisir un mot qui est déjà employé pour désigner une forme de racisme et tordre tant son sens usuel que son étymologie pour lui faire dire autre chose était une erreur de taille. C’était donner le bâton aux amateurs de clashs et à tous ceux, innombrables à l’heure des réseaux sociaux, qui construisent leur popularité et leur influence sur la culture permanente de la polémique et de la violence verbale. Mais, plus grave encore, c’était aussi se rendre difficilement défendable auprès de toutes les personnes de bonne foi qui utilisent le plus simplement du monde le terme dans son acception commune. 

Je m’excuse de décortiquer ainsi le terme et sa signification et remercie sincèrement les lecteurs qui sont allés jusqu’à ce paragraphe : on a peu l’habitude de réfléchir aux mots qu’on utilise de la manière la plus spontanée. La linguiste que je suis ne peut que se passionner du malentendu, qui ne s’avère en réalité pas tant « mal entendu » que mal dit. Se tromper dans l’usage des mots est une chose banale, cela nous arrive à tous (j’en suis pour ma part une spécialiste, pour des raisons qui tiennent au milieu dans lequel j’ai grandi, et j’emploie très souvent les expressions de travers, avec le mauvais mot ou de manière incomplète au point que je passe mon temps à me reprendre). Mais fort heureusement, le malaise que suscite la prononciation d’un terme inapproprié s’efface aussitôt que l’erreur est reconnue par son auteur. J’ignore où en est actuellement la réflexion d’Henri Peña-Ruiz à ce sujet.

Voilà. Cet épisode nous montre s’il en était encore besoin que l’emploi des mots n’est pas anodin. Il peut provoquer des tollés. Mais il ne doit s’agir en aucun cas de débattre sur le droit de critiquer la religion. Il s’agit là d’un droit reconnu par la loi que nul ne saurait discuter. Réaffirmer cela ne fait de personne un laïcard. À l’inverse, personne dans mon camp n’est en train de s’interroger réellement sur le droit ou non à être islamophobe au sens usuel. De même, il n’y a ici aucune ambiguïté possible : c’est interdit par la loi. Et l’on aurait du mal à imaginer le Parti de gauche notamment ou la France insoumise revendiquer l’assouplissement de la loi face à l’islamophobie au même titre qu’on propose la légalisation du cannabis. Restons sérieux : le parti auquel j’appartiens a fait de la lutte contre toute forme de discrimination l’un de ses combats les plus farouches. Non, mon camp ne débat actuellement sur rien d’autre que sur le droit et l’opportunité d’employer un mot en dehors de son usage. Pour ma part, la réponse est assez simple : si nous ne voulons nous adresser qu’à nous-mêmes et pour cela développer une crypto-langue, pourquoi pas. Si nous souhaitons parler au plus grand nombre et convaincre autour de nous, il vaut mieux y renoncer, accepter le principe de réalité et revenir à de plus justes proportions.

 Connaissant le poids des mots qui peuvent parfois heurter comme des uppercuts, je ne peux que constater sans véritable surprise la violence verbale que suscite ce débat. On a aussi le droit – on a plein de droits – d’avoir des divergences, tout comme on a le droit d’être indigné, ou même en furieux. On sera tous d’accord cependant pour dire que les injures, d’où qu’elles viennent, sont toujours le signe d’une impuissance, une incapacité à mener la discussion. Si l’on insulte, c’est qu’on n’a pas les épaules pour faire quelque chose d’effectivement très difficile et qui s’appelle échanger sereinement des arguments. Ça aussi, c’est une chose assez fréquente. Mieux vaut s’abstenir d’intervenir dans ces cas-là. Mais en attendant que les esprits s’apaisent, que chacun prenne soin de circonscrire le débat et veille à ne pas se tromper de combat : nous sommes en train de nous battre pour des mots. En société comme dans le champ politique, ils sont tout.

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