Réseaux sociaux : Anatomie d'une addiction (1)

Partie 1 : coupe de mon cerveau après un usage excessif de Twitter (billet littéraire) Quel silence. Très vite, cette pensée m’est venue à l’esprit. Il y a quelques jours, en rentrant du travail, j’ai désinstallé de mon smartphone les applications des réseaux sociaux sur lesquels j’allais depuis des mois. Je l’ai fait, aussi étrange que cela puisse paraître, le pouce presque tremblant...

 

Ce billet est la reprise d'un billet précédent que j'ai retravaillé afin d'en rendre l'architecture plus claire. Il est désormais composé de deux parties distinctes. Cette première partie est littéraire. La seconde partie est quant à elle une analyse des mécaniques à l'oeuvre dans l'usage des réseaux sociaux, plus spécifiquement lorsqu'on évolue dans un milieu engagé politiquement. 

Silence © Maud Assila Silence © Maud Assila

 

Réseaux sociaux : Anatomie d'une addiction

Partie 1 : coupe de mon cerveau après un usage excessif de Twitter 

 

Quel silence. Très vite, cette pensée m’est venue à l’esprit. Il y a quelques jours, en rentrant du travail, j’ai désinstallé de mon smartphone les applications des réseaux sociaux sur lesquels j’allais depuis des mois. Je l’ai fait, aussi étrange que cela puisse paraître, le pouce presque tremblant... Dans la soirée, je n’ai pas pu m’empêcher de retourner consulter trois ou quatre fois mes profils sur mon ordinateur. J’ai préféré m’en amuser. Mais dès les premières heures, après l’envoi compulsif d’une série de textos, pour faire comme si, j’ai senti que je commençais à le goûter. Ce silence.

Petit à petit, les cris des manifestants tabassés par la police, les coups secs des matraques et les tirs de LBD se sont étouffés, comme éloignés. Mais aussi les débats sur les chaînes d’information continue, leurs haussements de tons et leurs punchlines. Les soliloques des éditorialistes, les chants des grévistes et leurs chorégraphies tapant du pied. Le grand show, saucissonné en mille extraits que j’avais regardés un à un, et certains plusieurs fois, par erreur, oubli ou pour un mot mal compris, de Carlos Ghosn, un homme affirmatif, sûr de lui et hableur, avec comme on dit le verbe haut, et qu’on voit jubiler d’être parvenu si facilement à tenir les médias entre ses doigts. Ce Carlos Ghosn, aussi remonté qu’un coucou, a déjà perdu sa voix. Je ne me souviens plus que d’un vague (mais sympathique) accent oriental lorsqu’il parle anglais. C’est déjà ça de gagné.

Ses gestes saccadés et fouettant l’air qui me rappelaient tant les spectacles d’enfants se sont évanouis, tout comme les interviews, celles de FOG, de Vanessa Springora et ce mot, « consentement », prononcé partout, ad nauseam – mais désormais haussé d’un point d’interrogation –, tonalité montante sur la dernière syllabe prétexte à faire sortir d’outre-tombe et comme par miracle, les « minettes » de Bernard Pivot soudain devenues des « petites filles flétries » dans la bouche de Denise Bombardier. Et puis les koalas, leurs petits poils ras, brûlés. Les sanglots des kangourous qui semblent se tomber dans les bras, le crépitement des flammes.

Les prières et les appels à la vengeance aux haut-parleurs, scandés à Téhéran, à Bagdad, à Kerman puis l’écho fascinant d’une foule infinie. Les koalas encore, celui que porte une petite fille qui me regarde, bien droite dans ses bottes de caoutchouc et la question qui nous taraude : fake pas fake ? Le feu qui crépite. Petit à petit, comme tout le reste, les suaves intonations de Léa Salamé riant de tenir le héros du moment dans la boîte : éteinte.

Éteintes aussi, les insultes ; celles qui défilent sous la phalange avec une constance remarquable, fallacieusement écrites en guise de « réponses » mais toutes lancées comme des crachats sous les tweets, sous quelque post que ce soit, les miens comme ceux des vidéos, sous les témoignages poignants, les disputes de plateau et les interviews de salon, sous la débâcle de la patronne de Radio France s’adressant tant bien que mal aux chœurs de l’orchestre, de son orchestre, de sa maison et dont on comprend qu’elle ne manquera pas d’écraser chaque membre à la prochaine occasion.

Oui, évanouis, les insultes et l’enthousiasme mêlés, inscrits sous le film interminable de son humiliation, où elle demande piteusement de quitter la scène à ceux qui ne veulent pas entendre ses vœux et qui, plutôt que disparaître, ont décidé, eux, ce jour-là, qu’ils ne se tairaient pas mais lui couvriraient la voix. Longtemps, elles sont restées dans mon oreille, toutes ces bouches restées dans la pénombre et qu’on devine pourtant lui chanter au nez, dans un souffle magistral, huer, applaudir de plus belle.

Aujourd’hui leurs voix grondent encore, certes, mais très légèrement. Tout comme vibre à peine au fond de ma rétine la procession d’habitude si vivace des émoticônes pleurant de rire ou vomissant, des bombes et des visages rouges de colère, des langues pendantes, de ces affreux étrons qui bon sang se publient toujours par grappes. Mais également. Également, oui. Peu à peu, très lentement : même les images les plus assourdissantes. Les images qui hurlaient. Ces images, d’un homme se faisant broyer le larynx. 

Presque muette maintenant, la vidéo de cet homme en train d’étouffer. Ç'aurait pu être en direct. Alors, nos yeux devant ses jambes qui s’agitent, notre cœur s’emballant quand on imagine ses hurlements réduits en miettes au fond de la gorge, là, soudain, sans qu’on y soit tout à fait prêts, tous nos corps figés, ensemble jetés dans la lentille incrédule des téléphones de quelques passagers de voiture installés ce jour-là par hasard à la place du mort, à cet instant précis et dans ce fil infini ; là encore, là toujours, ces images, l’horreur et l’impuissance plantés au milieu de l’écran commencent enfin à s’évanouir. Tandis qu’ailleurs déjà, à deux clics seulement, pendant une manifestation - laquelle ? où ça ?-, un CRS essayait de calmer un gréviste paniqué par les coups qu’il venait de recevoir en lui répétant « ça va aller, ça va aller ».

Cela, tout cela a fini par se taire. 

Voilà donc le tableau qui se dresserait aujourd’hui si l’on devait me scanner le cerveau. Si j’avais eu une autre identité, un autre âge, d’autres opinions politiques, il aurait été différent. Si j’avais arrêté de surfer deux jours plus tard aussi. Mais différente, l’imagerie cérébrale n’aurait pas été moins effrayante. Cependant, qu'est-ce qui, ici, doit le plus nous alerter : cette profusion de sens, brute et angoissante, ou bien le fait qu'elle soit constituée d'images et d'informations qui ne sont déjà, pour la plupart, plus d'actualité ? À cette question qui nous engage collectivement et interroge le fonctionnement de notre société obsédée par la communication, je ne sais pas répondre. 

 

Pour lire la deuxième partie, c'est ici

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