Réseaux sociaux : Anatomie d'une addiction (2)

Partie 2 : penser une pratique raisonnée des réseaux sociaux. Dans cette deuxième partie, j'essaie d'analyser quels mécanismes sont à l'oeuvre dans les interactions qui s'y déploient.

Silence © Maud Assila Silence © Maud Assila

 

Réseaux sociaux : Anatomie d'une addiction

Partie 2 : penser une pratique raisonnée des réseaux sociaux

Dans une première partie, j'ai décrit très précisément l'état dans lequel laisse un usage excessif (mais en réalité très courant) des réseaux sociaux. Dans cette deuxième partie, j'essaie d'analyser quels mécanismes sont en oeuvre dans les interactions qui s'y déploient. En réalité, ce qui m'a frappée ces derniers temps et m'a amenée à m'interroger sur mes propres comportements, c'est la violence générale qui s'y exprime. Non seulement celle des informations relayées, mais aussi l'ensemble des commentaires et interventions de chacun qui accompagnent l'information. Au bout de plusieurs semaines d'usage intensif, il m'est apparu que la masse de signes et d'infos non triées tendait à être présentée sous le mode quasi unique de l’indignation. Cela s'entend aisément, d'autant que j'évolue dans un milieu militant, de gauche et de forte opposition au libéralisme en général et à la politique du gouvernement en particulier. Or, dans ce contexte d'immense défiance, que je partage pleinement, vis à vis du pouvoir, rien ne sera davantage partagé qu’une vidéo assortie d’une insulte. Politique, sociétal, le post efficace se veut avant tout coup de gueule. Il devient franchement redoutable quand il se scandalise contre une personne précise. Ainsi nommée, montrée et clairement désignée coupable, celle-ci se trouvera aussitôt transformée en symbole de ce que l’on hait. La mécanique militante est implacable : plus la publication sera véhémente, écœurée, emportée, plus elle aura de chance d’être partagée.

Le lieu d’expression qu’est le réseau social génère ses propres codes, y compris moraux mais somme toute assez restreints, qui créent les conditions de la conformité à un groupe – celui des anticapitalistes en ce qui me concerne. Tu conspues la médiocratie via une déclaration pro-libérale de Jean-Michel Apathie ? Je te like. Et toi, pouce bleu quand j’écris ma révolte devant une charge policière. Les gestes sont rodés. Pourtant, au-delà de la communauté d’opinions que nous matérialisons par ces signaux simples, quasi immédiats, il faut, je crois, se poser la question : que signifie un monde, même virtuel, où chacun de nous « aime » ce qui avait d’abord provoqué la colère ou l’agacement – et où nous attendons des partages et de l’engouement là où nous avons exprimé notre dégoût ou notre révolte ? On frôle la dissonance cognitive... Qu’est-ce que cela génère alors dans le cortex d’un être, même (et surtout) au départ sain d’esprit ?

On m’opposera peut-être qu’aimer et partager ce que j’écris dans mon post n’est pas aimer ce que je dénonce. Mais justement. Entre le récepteur et l’objet de l’indignation (la vidéo, la petite phrase pro-Macron, le tweet va-t-en-guerre de Trump), il y a moi. Moi, mais pas tout à fait : moi tronquée, éphémère et mise en scène, tel un personnage de théâtre s’incarnant, le temps de la lecture de la publication, dans le verbe. Ainsi, d’un événement qui au départ ne me concerne en rien, dans lequel je ne suis pas directement impliquée, je deviens le filtre. Je m’interpose. Et me retweeter, ce n’est plus retweeter l’événement mais retweeter moi faisant corps avec l’événement. Et voilà ce nouvel être hybride offert en bouquet, comme une proposition, le stimulus négatif auquel je me suis associée ne demandant qu’à être repris et démultiplié. Dans cette course folle, désespérée, le like et le partage de l’autre semblent seuls capables de me sauver un peu de l’anéantissement auquel j’avais, pourtant, consenti.

Tordue, mon introspection ? Je ne le crois pas. En cherchant des données sur l’influence des réseaux sociaux sur mon cerveau (car j’ai du temps, maintenant, et compte bien en profiter), j’ai trouvé ceci dans un article de 20 minutes :

Chamath Palihapitiya, l’ex vice-président de Facebook a parlé « d’outils qui déchirent le tissu social ». « C’est plus qu’une déchirure, ça transforme le tissu social en jeu de miroir, explique Dominique Boullier. Il y a une fonction de stimulation d’une image, que l’on gère comme une politique éditoriale, ce qui créé des fictions évidemment, ce qui n’est pas tout à fait le sens qu’on pouvait donner aux réseaux sociaux au début.

Avec un décalage in fine entre la réalité et l’image renvoyée, qui peuvent fatiguer les gestionnaires de comptes : « Désormais il y a peu de choses à se dire et beaucoup à mettre en scène. Regardez le nombre de gens qui quittent les réseaux sociaux : c’est épuisant, c’est un travail constant de mise en scène de soi. C’est un réseau social certes, mais de pure fiction », poursuit le sociologue. »

 

On ne compte plus le nombre de scientifiques qui cherchent à donner l’alarme, tout comme les anciens leaders du milieu repentis. Certains, tombant dans l'excès inverse de leur enthousiasme du début, n'ont désormais de cesse de dénoncer les effets pervers de leur créature. Nombre d'études ont montré aussi que l'usage des réseaux sociaux peut provoquer des états dépressifs. Et en effet, si l'on regarde autour se soi, l'expérience individuelle suffit à alerter : participer activement aux réseaux sociaux a quelque chose d'"épuisant".

 

Ce qualificatif n'est-il pas trop doux même, quand le moi, parce que militant, révolté ou simplement engagé, interagit presque uniquement dans une ambiance de conflit, de violence et d'agressivité ? Et que son fil ressemble à un long champ de bataille ? À la limite, la mise en scène permanente de moi-même n’est pas ce qui pourrait poser le plus problème. Mais à l’inverse - et c'est ce qui m'interpelle davantage -, quand je vais sur les réseaux sociaux, qu’est-ce qui me parvient du dehors ? En y participant, je ne suis en effet pas la seule à me « décaler » du réel ; nous le faisons tous. Les événements qui s'y présentent y sont par conséquent toujours doublés d’un ou de plusieurs filtres (autant de je qui s'interposent : parfois, pour retrouver la publication d'origine, il faut cliquer de nombreuses fois et effectuer une sorte de remontée dans le temps, qui s'apparente en réalité à un "dépoussiérage" pour atteindre l'événement brut).

Par ailleurs, la dissonance cognitive que je décrivais plus haut est elle-même dédoublée dans les nombreuses interactions générées par la publication. Pour plus de clarté, je résume la situation (mais autant vous prévenir : tout cela est à donner le vertige). Voici ce que cela peut donner : à chaque vidéo de militant ensanglanté, je reçois mon shoot d’ACTH et de cortisol (hormones du stress) ; à la publication de mon commentaire, un shoot d’adrénaline ; à chaque retweet, un shoot de dopamine ; à chaque réponse désobligeante, un shoot d’ACTH et à chaque commentaire qui défend ma publication, de la dopamine à nouveau. Sans parler des interférences, innombrables, qui se révèlent ambiguës ou des malentendus inhérents à toute communication. Tout cela se mélange et forme un étrange cocktail sans que j’aie fait autre chose que remuer les pouces.

Toutes ces hormones, lorsqu’elles se diffusaient dans des corps en action, ceux de chasseurs à la poursuite d’un cerf ou d’un zèbre, permettaient la survie de notre espèce dans des conditions particulièrement hostiles. Mais aujourd’hui, dans le confort feutré de nos fauteuils de bureau et de nos canapés, alors que ce bouillon de chimie se décharge quotidiennement par dizaines, voire centaines de micro-doses en nos corps sédentaires, il me semble difficile de croire que ce ne soit pas sans conséquence sur notre perception du monde, et plus particulièrement de nos semblables. Qu’est-ce que c’est que vivre dans notre société contemporaine quand une partie de notre temps est consacrée à ce type de relations ? Quand on cherche l’approbation des membres d’un groupe en une série de déformations, de filtrages, d’annihilations et ce, dans une absence totale d’interaction physique ? Quand pas un muscle ne bouge ni un sens n’est stimulé ? Peut-être l’adrénaline sans danger, le cortisol sans effort et la dopamine sans récompense rongent-ils quelque chose en nous. Peut-être, poussés par l’instinct et la frustration, faut de bête à dépecer nous tournons-nous vers la chasse à l’homme.

Il ne s’agit pas pour moi de fustiger des comportements en faisant mine d’être au dessus de l’humaine condition. Encore une fois, j'ai allègrement participé à ces interactions. Avec une sincère curiosité mais aussi une volonté de dire les choses honnêtement, j'essaie ici de suivre des pistes ouvertes par le malaise intime et confus que génère l’usage quasi automatique d’un outil que je considérais au départ comme essentiellement politique et militant. Je sais aussi ce que la diffusion sur les réseaux sociaux a permis ces dernières années de révéler de mensonges, de manipulations, d'exactions et de crimes, en France comme ailleurs. 

Mais alors que je me sentais noyée sous les jets d’images et de mots trop bruts, trop graves, trop intenses, tout me semblait devenir uniformément tragique et anecdotique. Sans tri, jetés en pagaille, trop nombreux, les stimuli se révèlent à la fois puissants et voués à disparaître dans l’instant. Or, que tout soit équivalent, je le refuse. Je ne veux plus m’indigner pour des pitres, pas plus que participer à la traque du méchant. Surtout, et c’est ce qui me pend au nez, je ne veux pas courir le risque d’avoir un jour à me forcer pour retrouver, au prix de grands efforts, la déflagration intime que devraient susciter spontanément la souffrance, l’injustice ou la mort. Je ne veux pas avoir à faire cet effort de mémoire parce que j’aurais vu trop de choses et attendu trop de likes. Je ne veux pas me dissimuler à moi-même l’horreur derrière le désir sans cesse renouvelé de me voir partagée. De ce monde, de l’époque, de ses cruautés comme de ses mécaniques, je ne veux m’habituer à rien.

Cela ne signifie pas cependant que l’usage des réseaux sociaux serait à proscrire. Tout de même, une réflexion paraît indispensable sur une pratique la plus saine et constructive possible, où le duo désignation d'un ennemi/affirmation de soi ne serait plus la règle. Une pratique raisonnée est à souhaiter, en premier dans les réseaux militants. Au milieu toutes ces pistes et de ces remarques inachevées, une seule chose me semble certaine. C’est qu’il faut laisser de nouveau une chance au temps de faire son travail. Comme un ami autrefois abandonné par goût de la nouveauté, l’illusion de la popularité et l’espoir de l’influence, je voudrais désormais renouer avec lui et arrêter de le fuir. Les événements ne sont pas des séquences composées d’une succession d’images de durée et de valeur égales. Tous recèlent des aspects divers, voire contradictoires. Pour qu’ils puissent se révéler dans toute leur complexité, il faut alors leur laisser ce temps : celui de s’emparer de nous et nous d’eux, de nous pétrir. Alors seulement, ils pourront changer notre perception, notre lecture du monde et, à terme, nous transformer. En silence.

 

 

 

Merci à mon amie, l'artiste Pauline Fargue qui, par nos discussions fructueuses, m'a aidée à développer ma réflexion sur le sujet. 

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