Antiracisme en forme de point d'interrogation

Les manifestations et les premières mesures prises suite à la mort de George Floyd inspirent plus de questionnements que d'affirmations. En voici une liste non exhaustive.

Les manifestations qui ont eu lieu et les premières mesures prises suite à la mort de George Floyd m'inspirent plus de questionnements que d'affirmations. En voici quelques-uns, réunis en une liste non exhaustive.

Si l'on déboulonne la statue d’un négrier sur la place principale d’une ville, est-ce qu’on devrait fermer les institutions que ce même homme a fondées avec l’argent que lui a rapporté son commerce ?

Si l’on interdit à des petits teigneux d’école de commerce, purs produits de la société contemporaine persuadés que le monde est à eux, de se grimer en noir dans leurs fêtes internes afin de mettre fin à leurs relents de racisme décomplexé, est-il aussi juste de prohiber les représentations racistes quand elles ont été crées en d’autres temps ?

Si, demain, un artiste Noir vient à imaginer un personnage noir ridicule, fourbe ou détestable, voire une caricature raciste ? Faudra-t-il préciser l’origine de l’auteur avant de donner accès à son œuvre ? Où se situe le curseur, si curseur il y a ?

Si l'on souhaite pouvoir interdire ou du moins cadrer les œuvres comportant des représentations raciales offensantes, alors pourquoi ne pas traiter avec la même rigueur celles dénigrant les pauvres et les classes populaires ? Indifféremment, de la littérature courtoise à Brueghel l’ancien et Jérôme Bosch, en passant par Bienvenue chez les Ch’tis et Forest Gump - films que d’aucuns jugent ouvertement de droite - on aurait sans doute de quoi faire.

Mais n’aurait-on pas encore davantage matière à indignation avec les films, innombrables, qui nient l’existence même des classes populaires pour mieux valoriser les winners ? Que faire de ces représentations ? Sont-elles moins nuisibles que des œuvres racistes ?

D’ailleurs, pourquoi ne pas interdire aussi toutes les œuvres qui ont vu le jour grâce à l’exploitation de ces mêmes classes populaires ? De Hollywood à la MGM, de l’institution théâtrale à, plus généralement, tout le spectacle vivant fondé sur le statut, de plus en plus précaire, des intermittents, le monde de la culture n’est-il pas truffé de telles "pépites" ?

Quant à ceux qui clament au contraire qu’aucune œuvre, sous aucun prétexte, ne saurait être censurée, retouchée, invisibilisée : trouvent-ils la publication des pamphlets antisémites de Céline aussi indispensable que celle de Voyage au bout de la Nuit ?

Et que doit-on faire de certains albums de Tintin qui sont destinés à un jeune public ? Croit-on vraiment qu’un avant-propos resituant l’œuvre « dans son contexte » empêcherait les enfants de rire des Congolais dessinés par Hergé ?

Enfin, toujours au nom de l’art, faudrait-il montrer toutes les œuvres, même celles dont les auteurs sont des pires salauds ? Indifféremment celles qui font partie du "patrimoine culturel" ? Mais celles à venir ? Et celles surgissant du passé au hasard des découvertes? Si un tableau de Hitler vient à être retrouvé, pourrait-il être exposé dans un musée ?

Beaucoup, j'imagine, répondront que non. C’est donc que toutes les œuvres ne se valent pas. Mais dans ce cas, à quel titre ? Subjectif ? Historique ? Finalement, n'est-ce pas exactement ce que disent ceux qui veulent interdire/tronquer/cadrer la diffusion des œuvres pour lutter contre le racisme ? 

Où se situe le curseur, si curseur il y a ?

Poursuivons. Si l’on interdit les œuvres racistes, pourquoi ne pas interdire aussi les entreprises qui font leur fortune en employant des étrangers dans des conditions intolérables – conditions qui, précisément, ne sont pas autorisées en occident ? La délocalisation des usines en Asie, l’organisation du travail dans les mines d’Afrique déshumanisent une énorme partie de la population mondiale. Ces comportements sont-ils autre chose qu'un racisme légal ?

Toujours en occident, l’aliénation de millions de vies par la discrimination permanente et silencieuse de toutes les minorités n’exige-t-elle pas tout autant notre soulèvement que la mort inique, insupportable, d’un homme ? Pour un membre de ces minorités, l’horreur ne commence-t-elle pas dès l’enfance, dès l’école, pour se poursuivre dans les moindres rouages de la vie adulte ?

En France, la réponse politique la plus immédiate, visant à faire dégonfler le mouvement de colère populaire et dont on imagine qu’elle se traduira par quelques annonces bienveillantes du Président et un prochain remaniement gouvernemental – sans Castaner, donc - , ne se doublera-t-elle pas, ne se paiera-t-elle pas même par un durcissement général et plus sournois encore envers les minorités ?

Même question, posée autrement : gagner justement ici à grand bruit ne fera-t-il pas perdre ailleurs de manière souterraine, selon un effet "backlash" désormais parfaitement connu ?

La violence raciste des policiers états-uniens est-elle du même ordre que celle de la France ? 

Finalement, au regard des événements récents qui ont eu lieu suite à l’assassinat de George Floyd, on doit dès à présent se demander, non : se tenir en garde. Faire reconnaître les violences racistes de la police est-il une étape fondamentale vers l’égalité réelle des citoyens ou bien s’avérera-t-il un trompe-l’œil derrière lequel ira se réfugier le racisme ordinaire ?

Repartons du début. Posons d'inamovibles prémisses. Que voulons-nous au juste ? Quelles sont nos priorités ? Quelles doivent être nos méthodes ? Plus exactement, quelles sont nos luttes et sommes-nous prêts à en assurer toutes les conséquences ? 

Voilà autant d'interrogations sincères auxquelles je n'ai, seule, pas de réponses. Il me semble que c'est de tout cela qu'il nous faut discuter, collectivement, et dès aujourd'hui.

Au milieu de toutes ces questions, toutefois, une certitude m’apparaît. Sa formulation est simple : méfions-nous de l’État. Méfions-nous en comme de la peste, dès lors qu’il accompagne les mouvements de colère populaire. S’il est admis que Trump est le méchant de l’histoire, nous ne devons pas laisser à Macron l’occasion de se refaire une beauté par contraste. Méfions-nous, tout à notre colère, de la façon dont elle s'apprête à être récupérée. Car le pouvoir a souvent montré qu’en se grimant, lui, sous les atours du progressisme, il sait parfaitement nous prendre et nous immobiliser dans sa toile.

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