Répondre à François Bégaudeau

Je ne sais pas comment une telle chose est possible. Je ne sais pas comment j’ai pu manquer si longtemps François Bégaudeau. Des années qu'il est présent et visible dans le monde de la culture et moi, j’étais passée à côté.

Je ne sais pas comment une telle chose est possible. Je ne sais pas comment j’ai pu manquer si longtemps François Bégaudeau. Des années que cet auteur, réalisateur et critique occupe la sphère culturelle, semblant jongler de livres en pièces de théâtre, de débats en interviews dans les médias meanstream, mais aussi les médias indépendants. Des années qu’il écrit et parle, parle et écrit, sur des sujets qui m’intéressent, et moi, j’étais passée à côté. Mais peut-être, précisément, est-ce pour toutes ces raisons que la rencontre n’avait pas eu lieu. Ma méfiance vis à vis de tout ce qui fait du bruit, je veux dire le bruit du succès, est infinie ; ma relation au temps et au fait contemporain un peu tordue. Pour tout ce qui ne relève pas à proprement parler de l’actualité politique, je créé des contre-temps, je décale tout. C’est peut-être ainsi que je me protège.

Soit. À chacun son fonctionnement après tout. Mais là tout de même. Maintenant que j’ai regardé les nombreuses conférences qu’il a données, constatant à quel point nous sommes d’accord sur tout - sauf ces fameux deux petits pour cents qui font tout le plaisir de la discordance dans le familier -, je n’arrive pas à m’expliquer comment il a pu passer entre les gouttes de ma curiosité. Voilà, c’est réparé. J’ai lu ses critiques, des articles et des textes de son site, écouté des extraits de ses pièces, commandé un de ses romans et le reste, on verra plus tard : là ça fait déjà beaucoup pour un seul homme. Mais je le sais, j’ai du retard à rattraper.

Je voulais cependant parler un peu de cette étrange configuration qui consiste à rencontrer quelqu’un par médias interposés. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive. Je suppose d’ailleurs que c’est de plus en plus fréquent, voire franchement banal aujourd’hui, à cette époque où des médias de toutes sortes et les sources d’information sont à portée de main. C’est la vision d’un discours, encore disponible sur internet, de Jean-Luc Mélenchon qui m’avait fait adhérer dans la semaine au Parti de gauche. Dans ce discours, je me souviens, il avait dit que pour employer ses mains, il faut se servir de son cerveau, ce qui faisait de tout métier manuel en réalité un métier intellectuel. J’admets volontiers que je devais être mûre pour l’embrigadement. Mais c’est tout de même une parole qui m’a mise en mouvement. Et ce n’est pas rien. Ce que Mélenchon venait de dire, je l’avais toujours pensé ; cela méritait, trouvais-je, une réponse à la hauteur.

Concernant François Bégaudeau, c'est un peu la même chose. J’ai écouté ses interventions dans les médias parce que lui aussi tourne autour des sujets qui me préoccupent aujourd’hui. Plus exactement, il les aborde sous un prisme très particulier qui joint la pensée marxiste à l’anarchisme. Or, cette parole, et on peut comprendre pourquoi, est quasi absente dans la sphère publique. Il a dû lui falloir aussi un certain courage pour mettre la "bourgeoisie de gauche", celle-là même qu'il côtoie, devant sa médiocrité bien pensante. C'est vraisemblablement le sujet de son dernier essai.

Et puis, au détour d’un débat filmé, là, très exactement entre les minutes 10 et 12, il évoque le sujet qu’il est aujourd’hui, à mon sens, le plus important et le plus urgent de prendre à bras le corps, et que je traite de manière de plus en plus systématique dans mes billets, à savoir notre propre implication, notre participation douloureuse, déchirée même, mais réelle, au système capitaliste. Là encore, cela peut sembler peu de chose, mais ce n'est pas rien. C'est tout sauf rien, en fait. Car de tous les intellectuels que je suis (je sais qu’il n’aime pas être appelé comme ça car il est avant tout un écrivain), Bégaudeau est le seul à avoir abordé un tant soit peu cette question de manière explicite. Cette parole rare aussi mérite de ma part un acte à la hauteur de ma reconnaissance. Peut-être ce billet est-il ma réponse immédiate.

Mais comme pour Jean-Luc Mélenchon naguère, je crois qu’autre chose s’ajoute au seul fait, un peu bêtement satisfaisant au point de vue narcissique, d’être « d’accord » avec François Bégaudeau. Ce qui marque, c’est le sentiment d’une vraie familiarité mêlée d’admiration. Ce n’est donc pas seulement ce qu’il dit, mais la manière dont il le dit, qui provoque ici l’attachement. Je n’ai pas souvent entendu une parole aussi claire, aussi vive et articulée que la sienne. Quand il parle, les temps morts sont quasi absents. Le propos semble jaillir seul, rapide, toujours original mais toujours, aussi, extrêmement cohérent. L’approche est insolite, le propos singulier et le style limpide. Or je n’ai avec lui que le propos de commun. J’aborde les choses autrement, et n’ai, malheureusement, pas ce talent rhétorique.

En attendant de le lire, il faut écouter Bégaudeau : quand il s’exprime, il laisse peu de place aux hésitations. Plus étonnant encore : d’une conférence à l’autre, les redites sont rares, ce qui fait douter qu’il passe son temps devant son miroir à répéter des punchlines. Il y a, je crois, une vraie intelligence spontanée chez cet homme, qui – chose plus remarquable encore – semble à l’aise autant à l’écrit qu’à l’oral. On n'est pas loin de la virtuosité. Une virtuosité qui ne semble pas être un poids pour lui et peut nous aider collectivement à réfléchir.

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