Confinement - le bonheur du coucou

Six jours de confinement déjà. Ici, chez moi, c'est un peu le bonheur. Vraiment ?

Un oiseau, mais lequel ? Un oiseau, mais lequel ?

Six jours. Six jours déjà de confinement. J’avais quitté le monde et ses routines dès samedi après-midi, après avoir dit, la veille, au revoir à mes élèves et m’être laissé la journée pour tout préparer. Depuis ce jour, je réduis mes déplacements au strict minimum, comme cela a été imposé dans tout le pays. Ici en réalité, pas grand-chose ne change : je vis dans un hameau, en pleine campagne, entourée de maisons anciennes, sans clinquant aucun mais toutes, je crois, plutôt spacieuses derrière leur façade en vieilles pierres. Nous sommes entourés de bois et de champs sur lesquels semblent avoir été jetés ça et là des tapis de pâquerettes. Quoique peu entretenu, mon jardin est plutôt grand.

D’ici, si l’on met le nez à la fenêtre, il n’y a pas de différence notable avec un week-end qui s’étire. Tout juste se rend-on compte que moins de voitures passent par la rue principale du village – une par jour au lieu de la demi-douzaine habituelle. De temps en temps un tracteur ronronne au loin… Depuis quelques jours ce qu’on entend le plus ici, ce sont les oiseaux. Dès que le soleil s’est mis à briller ils se sont déchaînés, et lorsque leurs sifflements s’arrêtent de rares et courts instants, une sorte de surprise s’impose, un suspens général. Comme si la nature se trouvait aussi incrédule que les hommes. Mais oui, pourtant, se dit-on. Ces quelques secondes étaient bien du silence. À gauche, à droite, derrière la nuque : le silence, partout.

Ici, c’est vrai, rien n’a vraiment changé, et pourtant pour moi si : c’est bien la première fois que j’ai le sentiment d’être exactement là où il faut être. D’habitude, et même si j’ai voulu vivre au fin fond d’une région rurale, dans une vieille maison que je ne parviendrai jamais à rénover totalement, même si je suis fière de mon parcours, renonçant au fil des ans à toute vaine ambition et avec elle, à une forme de confort matériel et culturel pour me retrouver au milieu de nulle part, pour une fois, pour cette fois je me sens totalement en phase avec ma vie. Toute envie - même vague - d’ailleurs a disparu. Ailleurs, de toute manière, je ne pourrai plus aller. Et pour quoi faire de mieux qu’ici ? C’est dur de se sentir pleinement en accord avec son existence. C’est rare, je veux le savourer. 

Je sais aussi que j’ai ce sentiment parce que malgré les apparences, tout a changé. Car nous ne sommes pas en vacances, personne n’est en vacances. Ainsi a-t-il d’abord fallu trouver un rythme nouveau, inédit, qui n’est ni l’oisiveté du cœur de l’été, ni celui, saccadé, des jours ouvrables. Très vite le besoin s’est fait sentir d’établir un planning de mes journées pour m'empêcher de passer des heures devant un écran, poursuivre l'enseignement de mes élèves à distance, mais aussi accomplir des activités sportives et créatives, bref m'organiser : pour lire, apprendre, accomplir des travaux importants et assumer enfin les tâches ménagères pour maintenir la maison agréable à vivre. Mais au fond je pense que ce qui se jouait là, dès les premières heures, c’était faire en sorte que malgré le silence un peu plus prégnant que d’ordinaire, malgré l’ambiance générale de fin du monde qui avait contaminé nos esprits, je ne me laisserais pas aller.

Très vite aussi, j’ai éprouvé le besoin de couper avec le petit fil qui me reliait à la foule. Les réseaux sociaux, où par le jeu des algorithmes je ne vois plus s’exprimer qu’une haine inutile tirant à jet continu telle une mitraillette, je les ai fermés pour lutter contre ma propre tentation de m'y perdre. Mais aussi pour pousser un peu plus loin l’expérience. Car ces heures, je le sens, sont précieuses. En fait elles n’ont pas de prix. Dès que l’éventualité d’un confinement s’est présentée, j’ai pensé qu’elles constitueraient une expérience unique. Ce qui est un moment historique pour la plupart d’entre nous, qui de notre vie n’avons jamais connu de situation comparable, est en train de se muer pour moi en un moment de grande sérénité. Au milieu de la menace et de la solitude, je suis en train de vivre ce dont j’ai toujours rêvé et que je n’espérais plus. À vrai dire, je ne dois pas être très loin du bonheur.

Mais si c’est le bonheur que je touche, il naît d’abord d’un soulagement. Celui de voir s’évanouir quelque chose d’indéfini, difficile à décrire. Quelque chose qui fait souffrir, légèrement, mais continûment. Ce soulagement, c’est celui de la fin inattendue d’une course folle entre les horaires à tenir, les actes de présence à assurer et les obligations domestiques à caler au milieu d’un emploi du temps toujours chargé, débordant même. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce soulagement est celui de prendre le contrôle total de ma vie. Car depuis samedi, je fais ce que j’ai à faire, ce que j’ai choisi de faire, ce que j’aime faire et ce, selon un rythme dont je suis l’unique dépositaire. Inouï.

Cette nouvelle vie est possible, je sais pourtant qu’elle sera éphémère. Pas seulement parce que tôt ou tard nous reprendrons le chemin du bureau, de l’école et que nous avalerons à nouveau les kilomètres pour assurer la routine de nos existences. Mais parce que si tout cela est possible aujourd’hui, c’est grâce à d’autres. Or, tous ces autres continuent de prendre des risques en travaillant. Tandis que je respire l’air doux de mon jardin, que j’envoie des corrections à mes élèves, termine le dernier chapitre d’un roman qui attendait depuis septembre sur ma table de chevet ou bien prépare du pain, des infirmiers courent après des lits et les machines à intuber. Des médecins vont la mort dans l’âme de malades du COVID-19 à des patients en cancérologie en portant des masques en jean fabriqués entre deux urgences, au milieu de la nuit. Des femmes portent et scannent de la nourriture du matin au soir pour soutenir l’afflux angoissé de la population. Je les imagine, coincées derrière leur caisse, ne pouvant reculer quand un client s’approche trop près et leur postillonne à la figure. J’imagine leur inquiétude de contaminer leur famille quand elles rentreront chez elles.

Tout à l’heure j’ai appris en lisant gentiment mon journal en ligne que certaines sont désormais sur le pied de guerre dès huit heures du matin pour accueillir les personnes de plus de 70 ans. Peut-on imaginer acte plus généreux ? J’ai vu aussi les images des livreurs qui se bousculent dans les agglomérations, affairés comme des fourmis. Qui peut croire qu’ils ont le choix ? Alors, quand je m’y penche un peu, par à-coups, régulièrement, de ma fenêtre, je vois aussi sur qui marche mon paisible, mon tranquille bonheur. Il n’y a dans cette jouissance – devrais-je dire ce profit ? - du moment présent aucun fantasme survivaliste de ma part. Je n’ai pas à bêcher la terre des heures entières pour produire les trois carottes qui me préserveront du scorbut, je n’ai pas à aller chercher dans les bois les feuilles qui aromatiseront mon eau péniblement bouillie sur le poêle. Je ne manque de rien car rien ne peut manquer. Et si je vis cette période comme une chance immense à titre individuel, avec d’autant moins de scrupule que c’est le respect scrupuleux du confinement qui permettra le mieux d’éviter la contamination et des morts indirectes, plus que tout j’aimerais qu’elle le soit collectivement. Or, sur ce plan, je ne me fais pas d’illusions.

Nous savons déjà qu’à l’avenir, d’autres crises planétaires auront lieu. Celle-ci est la conséquence directe de la mondialisation et de l’explosion des déplacements des êtres humains. Mais elle doit agir comme un avertissement. Pour les occidentaux les terribles conséquences du réchauffement climatique se feront connaître. Ce n’est pas un secret, rien de ce qui nous attend n’est caché : des virus et des bactéries millénaires et pour la plupart inconnus seront libérés par la fonte des glaces et se diffuseront dans l’atmosphère ; les épisodes de canicule, les tempêtes et les ouragans, de plus en plus extrêmes et longs vont se multiplier ; la montée des eaux s’ajoutera à ces phénomènes météorologiques pour nous priver d’électricité. Alors, les moments de confinement seront pour tous de grands moments de peur. Quand les populations ne seront pas déplacées, elles devront se terrer et supporter la vie sans lumière artificielle, sans Netflix pour oublier l’état du monde. Personne n’aura en tête de suivre une vidéo de yoga à la maison et les professeurs ne pourront bombarder de devoirs les parents pour occuper leurs enfants. Et pourtant, malgré le danger, nul doute qu’alors des employés modestes ou précaires seront envoyés au casse-pipe. Comme aujourd’hui. Dans des conditions encore plus dégradées, ils devront assurer un confort de plus en plus inégalitaire aux diverses classes de la population.

Jamais je n’ai été aussi satisfaite de mes occupations quotidiennes et jamais pourtant je n’ai senti à quel point nous formons une chaîne. Tous, confinés au fond de nos maisons, reclus dans nos espaces, nous sommes étroitement liés les uns aux autres. En évitant d’approcher nos semblables nous protégeons les plus fragiles. En respectant les consignes nous allégeons un peu la terrible mission des personnels de santé. Avant qu’on nous sauve d’une embolie pulmonaire, ceux qui travaillent dehors satisfont nos désirs. Cela, je veux aussi le savourer. Pourquoi utiliser ce terme ? Ce n’est pas une provocation. Mais puisque tout est à l’envers, que nos vies marchent sur la tête, autant aller au bout du paradoxe. Mesurer intimement mon bonheur, le mesurer pour de bon ne peut se faire sans la conscience saillante, exacerbée même, de ce qui se passe en ce moment, loin de ma porte close. Il est presque sept heures du matin. Dehors la nuit a doucement laissé place à des teintes mauves et roses. Dans l’arbre en face de la maison, un oiseau s’est mis à chanter l’unique note dont il semble capable en trois sons cadencés. J’ai toujours cru que ce chant qui fait coucou était celui de l'oiseau du même nom, Youtube m’apprend que c'est celui d'un pigeon ramier. Un bête pigeon. Le jour se lève, je vais descendre me faire un café.

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