Le meilleur des mondes

Ils ont choisi de graduer la réponse à la menace, prétendu adapter les mesures à la situation. Ils ont improvisé. Ils ont tout essayé. Comme le virus aux trajets illisibles, ils ont joué à cache-cache. Ils ont tâtonné, alterné, hésité. Les puissants se sont agités en tous sens. Ils ont plongé dans l’inconnu et nous ont entraînés avec eux. Et maintenant ?

Ils ont choisi de graduer la réponse à la menace, prétendu adapter les mesures à la situation. Ils ont agi de manière rationnelle. N’ont prétendu céder à aucune idéologie. Ne pas céder à la panique. Ils ont laissé libre cours à la circulation des biens et des personnes parce que c’est une liberté fondamentale. Ils ont traqué les malades, systématiquement testé. Ils n’ont fait de test qu’en cas de symptômes graves. Ils ont testé sans confiner. Confiné sans tester. Sauf leurs pairs, cela va sans dire. Ils ont distribué les masques et fermé les frontières. Ils ont dit que les masques ne servaient à rien. Ils n’y ont pas cru. Ils ont commandé des masques, des masques qui n’existent pas. Ils ont avoué manquer de tout. Ils ont fermé un peu, beaucoup, totalement mais avec des exceptions. Pour nos concitoyens. Pour la démocratie. Pour la patrie. Pour notre économie. Pour nos héros en première ligne. Pour le bien, pour le bien, pour le bien, ils ont ri de la psychose. Affirmé que leur pays était une exception, que leur pays y échapperait. Ils ont tout fermé et enjoint l’humanité entière à faire de même. Ils ont promis que tout resterait sous contrôle. Ils ont pensé qu’ils feraient mieux. Ils ont bouclé des quartiers sauf pour aller se promener. Confiné des régions. Laissé les citadins rejoindre la campagne et remplir les trains, ils ont interdit les regroupements. Ils ont partagé leurs recherches. Ils ont manœuvré pour obtenir des vaccins pour eux seuls. Des vaccins qui n’existent pas. Ils ont distribué des repas quotidiens devant les appartements. Laissé aux citoyens le droit d’aller au pub. Ils se sont mis au télétravail pour montrer l’exemple. Ils ont pris des bains de foule pour montrer l’exemple. Ils ont bombé le torse. Ils ont prié Dieu. Ils sont tombés malades. Ils ne voulaient pas, ils n’y croyaient pas. Ils ont pris les choses en main. Les dirigeants, les décideurs, les chefs de guerre ont tout essayé. Écoutant leurs conseils d’experts ou se fiant à leur petit doigt, selon leur foi en la science, au gré des humeurs, des expériences précédentes, ils ont improvisé. Ils ont fait, ils ont. Ils ont tout essayé, ont réussi parfois, échoué toujours et inversement. Comme le virus aux trajets illisibles, ils ont joué à cache-cache. Ils ont tâtonné, alterné, fait des bonds, reculé, hésité. Ils sont allés dans tous les sens. En s’agitant ils ont créé des tourbillons. Ils ont plongé dans l’inconnu et nous ont entraînés avec eux. Devant le monde entier, ils ont ouvert une béance.

Quoi de plus contagieux que l’incertitude ? Aujourd’hui, qui peut dire sans ciller ce qu’il faut penser de ce qui est arrivé ? Qui a une idée claire de ce que nous vivons ? Entre volonté de rester critique malgré l’injonction à l’unité et nécessité de respecter les règles sanitaires, entre curiosité, angoisse, sentiment d’humilité et d’étouffement, nous voilà, flottants à notre tour, un jour persuadés d’une chose et pensant tout le contraire le lendemain. La chloroquine ? Mais bien sûr ! Sauf que les effets secondaires et la précipitation… Les marchés locaux ? Quelle bonne idée ! Mais tous ces gens qui s’y serrent… Aujourd’hui, alors que le pays connaît un confinement dont on ne sait pas très bien s’il ne dit pas son nom par peur de faire peur, de révéler un échec, par souci tatillon de précision ou maladive inclination à la novlangue, l’oscillation de tout perdure. À nous faire vaciller. Notre gouvernement s’épuise-t-il à trouver des formes de vie acceptables ou est-il trop laxiste ? En contredisant les règles aussitôt qu’il les a énoncées, tente-t-il, avec la meilleure volonté du monde, d’envisager toutes les situations ou bien se décharge-t-il de sa responsabilité ? Quand l’État donne à chacun la possibilité d’effectuer les déplacements nécessaires sans imposer de couvre-feu, il nous rend maîtres de notre organisation ; mais quand il appartient aux entreprises du BTP de poursuivre ou non le travail, aux employés d’user de leur droit de retrait, de s’agglutiner dans des parcs ou des transports en commun, il jette chacun dans un état d’indécision dramatique.

Autrefois, une nation était en guerre contre une autre. Ou pas. Désormais, si l’on reprend le terme martelé par Macron, force est de constater qu’avec le confinement, c’est contre nos modes de vie, que nous luttons, nos habitudes, nos désirs immédiats d’air pur et de famille unie, notre indifférence aux plus fragiles, notre peur de manquer. À présent, en tout ce que nous faisons, le doute s'immisce. Et lorsqu’on quitte l’introspection pour regarder plus loin, à l’horizon, ce qui semble en cause, c’est aussi tout notre système économique, fondé sur la circulation à travers la planète, la fin des productions locales, la paupérisation des services de santé, l’exploitation sans limite de la force de travail et même l’anéantissement de la biodiversité. Si nous menons une guerre en ce moment, elle est contre nous-mêmes. Avec toutes les variétés, les contradictions mêmes, qui font ce que nous sommes.

Nous ne savons même pas si nous devons nous réjouir ou non de ce qui est en train de se passer. Le coronavirus a réussi à bouleverser le système économique sur lequel reposait le monde. C’est un drame à de nombreux égards. Comment, pourtant, ne pas être profondément heureux de la chute spectaculaire de la pollution observée dans de nombreuses métropoles confinées ? Alors que le réchauffement climatique semble de plus en plus inévitable, comment ne pas retrouver soudain un peu d’espoir ?

Du point de vue social aussi, où que l’on regarde l’ambivalence s’impose. Entre personnels soignants, cadres, professeurs, manutentionnaires ou encore ouvriers, les disparités de vies imposées par le confinement apparaissent comme l’exact prolongement d’inégalités présentes en temps ordinaire. Mais cette fois, la situation amène chacun à se pencher sur ce qu’il vit et regarder ce qui se passe ailleurs. La voisine, petite dame pour qui sortir est devenu un danger mais que des aides-soignants continuent à visiter deux fois par jour. La famille qui hurle dans son deux pièces à longueur de journée. Les ouvriers qui n’ont jamais autant tapé dans les murs de l’immeuble en face que depuis une semaine. Ces inégalités flagrantes empêchent toute conclusion définitive. Le problème n’est pas seulement ici celui du manque de recul : face au bouleversement, nombre de nos certitudes s’écroulent. Elles ne tiennent pas le choc.

Or, malgré ces changements dans nos quotidiens plus ou moins acceptables, la fin – temporaire – de formes de socialisation qui structuraient nos relations, malgré l’angoisse et le désarroi, il est tentant d’imaginer de nouvelles formes d’organisations futures. C’est le moment puisqu’on ne sait plus rien. Viendrait donc le temps des possibles ? Pourquoi pas. Cependant, gardons en tête qu’il est des possibles plus que d’autres ; et que parmi eux, c’est de loin le retour au monde d’avant qui risque de s’imposer. Un retour en arrière puissance dix, même, comme ce fut le cas après la grande crise financière de 2008. Alors, pour qu’au milieu de tous les possibles l’utopie prenne corps, pour nous donner une chance de faire surgir le meilleur des mondes, il nous faudra sans doute nous poser les bonnes questions.

Ainsi, qu’est-ce qui fait que nos dirigeants ont accepté de tout arrêter pour empêcher la propagation d’un virus, mais n’ont jamais considéré l’amélioration de nos modes de vie comme une priorité ? On sait pourtant que les conditions de travail et le stress provoquent cancers et maladies cardio-vasculaires par millions. Pourquoi ne pas avoir bouleversé l’ordre du monde pour éradiquer ces maladies du siècle ? Qu’est-ce que ces choix disent de nos sociétés ? Ou se place le curseur, quelles sont nos attentes collectives ? De même, comment expliquer que le réchauffement climatique, dont on connaît la menace qu’il fait peser sur un équilibre mondial déjà tout branlant, n’ait pas suscité des mesures aussi diverses et fortes ? Pourquoi, d’un coup, la conviction d’une urgence s’est-elle imposée, quand depuis tant d’années d’autres urgences nous assaillent ? Il ne s'agit en rien de minimiser la gravité, réelle, indiscutable, de la pandémie, mais bien de comprendre ce qui permettrait d'élever d'autres menaces au même rang.

Qu’est-ce qui fait qu’un mouvement de survie devient mondial ? À quelles conditions peut-il contraindre les puissants, et les amener les uns après les autres à agir : les plus poussifs comme les plus autoritaires, ceux qui se disent libéraux, qui ne croiront pas à la menace, préféreront toujours s’en remettre à l’avis changeant des experts ou dans un réflexe viriliste, voudront d’abord braver l’inéluctable. Tous qui, à leur manière, tâtonneront. Qu’est-ce qui les a mus ici, toutes ces dernière semaines, qu’est-ce qui le fera à nouveau ? Et plus que toute autre chose, comment faire, si d’autres bouleversements adviennent, pour réduire cette fois les inégalités au lieu de les perpétuer ? Toutes ces questions brûlent de trouver des réponses. Peut-être alors de la béance jaillira quelque chose de clair, de net. Matière à se réjouir.

 

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