Des petits vieux, par effraction

Bon sang. C’est systématique. Bon sang non, ça ne rate pas. Chaque fois que je vais faire mes courses, les petits vieux qui peuplent le supermarché – et d’une façon générale, tout le département où je vis - s’approchent dangereusement de moi. Au début, quand je les voyais faire, cela me rendait furieuse.

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Bon sang. C’est systématique. Bon sang non, ça ne rate pas. Chaque fois que je vais faire mes courses, les petits vieux qui peuplent le supermarché – et d’une façon générale, tout le département où je vis - s’approchent dangereusement de moi. Au début, quand je les voyais faire, cela me rendait furieuse. Pas parce que je craignais pour ma personne, mais parce que j’avais le sentiment de me retrouver face à un comportement irrationnel, en passe de surcroît de devenir collectif - donc la norme - et de devoir désormais composer avec. Allons donc, une absurdité de plus à supporter dans cette société. Comme s’il n’y en avait pas assez. Enfin quoi ! Je fais très attention à me tenir à distance des autres pour leur éviter une éventuelle contamination, ces gens portent tous leur masque – souvent mal, mais on comprend l’idée -, et voilà qu’au rayon fruits et légumes, ils réduisent tout à néant en venant se coller aux autres. Et à moi, moi au premier chef, qui ne me remettrais pas d’avoir provoqué, même indirectement, un syndrome respiratoire aigu sévère chez l’un d’entre eux ? Mais qu’est-ce qu’ils ont dans la tête, tous ces vieux ? me demandais-je, en fulminant sur le parking en cherchant ma voiture. Ont-ils le goût du risque ? Qu’est-ce qui les fait agir ainsi, l’ignorance ? La bêtise ? Mon général ?

 

Et puis un jour j’ai compris. Ce fut comme une révélation. Ils me collaient parce qu’ils sont seuls. Je veux dire : ils sont tout le temps seuls. En dehors de cette expédition en grande surface, ils ne voient tout simplement personne. Alors la foule des clients anonymes, c’est un peu leur bouffée d’oxygène. Leur petit plaisir quotidien, leur came. Ces petits vieux, quand ils s’approchaient ainsi des autres êtres qui évoluaient autour d’eux en une espèce de danse sans fin, d’un rayon à l’autre jusqu’au grand embouteillage des caisses, peut-être n’étaient-ils même pas conscients de le faire. Ils étaient peut-être simplement et irrépressiblement attirés par l’incessant mouvement et la chaleur des chairs qui irradie, parfois, près des fruits et légumes. Peut-être traînaient-ils même pour accomplir leur tâche pour mieux imprégner leurs rétines du tourbillon des caddies, étirant le temps au-delà du possible pour emplir leur cabas de leur portion de haricots verts et de la pâtée du chat.

 

Alors depuis, je me suis calmée. C’est toujours ça de gagné. Mais surtout, je me demande ce qui est le plus problématique : prendre le risque quelques mois de mourir au contact des autres, ou celui de continuer à vivre dans ces conditions. Vivre le reste de l’année seul, dans le ronronnement des habitudes, avec pour unique interlocuteur sa petite voix intérieure et sans autre peau à toucher que ses avant-bras. Parce que lorsque toute cette histoire sera derrière nous, qu’on aura même oublié de faire semblant de croire à un monde d’après, qui prêtera attention à toutes ces personnes âgées ? Ces très vieilles gens par poignées ? Quand ils ne porteront plus de masque, qui verra ceux qu'on appelle pudiquement "nos anciens", avec ce pronom possessif qui laisserait entendre qu'on en veut encore, qui les verra nous talonner derrière la machine à peser ? Pendant l'épidémie, je ne crois pas qu’on ait posé la moindre question aux seuls véritables concernés par cette affaire. Je ne sais pas s'il aurait fallu choisir quoi que ce soit. Sans doute n’auraient-ils pas voulu avoir à le faire, d’ailleurs. Mais au moins, pour une fois nous aurions pu les entendre un peu. 

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