Vote du Sénat contre les signes religieux : quand la République bascule

Après le vote par le Sénat du projet de loi interdisant le port de signes religieux dans le cadre des sorties scolaires, nous devons réagir. Jusqu'où, sous prétexte de défendre la laïcité, peut-on réduire les libertés individuelles au sein de la République ?

 

 

La Vierge à la soupe au lait, de Gérard David La Vierge à la soupe au lait, de Gérard David
Mardi 29 octobre, les sénateurs ont voté dans une relative indifférence l’interdiction du port des signes religieux aux accompagnateurs lors de sorties scolaires. Sous couvert de défense de la laïcité, cette date doit en réalité être retenue comme un basculement, et non des moindres : celui de nos institutions dans un nouveau projet de société.  

Ce qu'il faut retenir ici, c'est une certaine temporalité, dans laquelle on peut sans doute voir un lien dangereux de cause à effet. Voilà le fait important : après des semaines de débats omniprésents dans les médias mêlant en une bouillie informe et de plus en plus infâme la question du voile dans les lieux publics, de la radicalisation et du terrorisme, la présence d'Eric Zemmour sur Cnews et la théorie du grand remplacement, une loi dont la première conséquence sera d'empêcher des mères de famille de participer aux activités scolaires de leurs enfants a été présentée et votée par l'un des pivots de notre République.

Par la suite, que cette loi soit adoptée ou non à l’Assemblée nationale est une question secondaire. L'événement a de toute façon été largement minimisé par nombre de médias. Il ne devrait surtout pas l’être dans nos esprits. Pour ma part, je n'aurais jamais pensé que le matraquage médiatique sur les musulmans qui a eu lieu sur toutes les chaînes d'information continue et dans une presse qui annonce ses enquêtes sur des dossiers brûlants à grands coups de titres provocateurs, aboutirait à un tel vote. Car cette loi ne se veut pas autre chose qu'une réponse à nos "débats de société". La volonté d’annihiler l’expression de l’appartenance à la religion musulmane devient donc aujourd'hui un projet officiel de la sphère politique. Mardi un cap a été franchi. Il n'y a pas pas plus claire alerte.

Arrêtons-nous cependant sur le silence relatif dans lequel la loi a été votée. Notre mémoire collective est encore fraîche de la vidéo montrant un élu RN exigeant d’une mère de famille qu’elle retire son voile dans l’enceinte du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. La raison alors avancée par le député était qu'il considérait cette "provocation" vestimentaire comme une apologie d’un islam radical, et indirectement, du terrorisme. Au lendemain de l’appel - ferme - par Emmanuel Macron à la surveillance des signes – quant à eux restés bien vagues et peu probants - de radicalisation au sein de la population, on a ici une application directe de ce que peut donner l’officialisation, mais je pourrais dire la républicanisation, d’une incitation à la méfiance envers les musulmans.

Il y a moins de trois semaines, cette scène du Conseil régional avait suscité de vives et nombreuses réactions de désapprobation. Pourquoi alors la loi adoptée par le Sénat ne fait-elle pas davantage scandale aujourd’hui ? Car disons les choses comme elles sont : son objectif ne diffère en rien de la réaction éminemment agressive de Julien Odoul. C’est en réalité son exacte traduction législative. À ce titre, elle donne au député RN entière satisfaction. Quand un individu prend à partie une mère et fait pleurer son fils, nous sommes tous sincèrement outrés ; mais si c’est une assemblée entière qui promeut cette discrimination, rien, ou presque, ne se passe 

C’est sans doute qu’il y a l’art et la manière d’exclure. On aime encore à traiter les membres du parti de la colère et de l’exclusion comme des parias. Il a beau avoir séduit environ un tiers des électeurs, des ralliements ont beau avoir eu lieu, contribuant à faire tomber certaines barrières psychologiques et morales, le RN représente encore à ce jour un repoussoir dans l’ensemble de la sphère politique. Très bien : pour moi, la première chose que rassemble ce parti, c'est des fascistes en puissance (ou en actes) qui cachent plus ou moins bien leur haine de l’autre selon leur degré d’hypocrisie (et de pouvoir). Mais seulement voilà, les fachos et fascisants, ne sont pas seulement là où l’on croit, et s'il suffit de s’insurger quand les méchants officiels jouent leur rôle pour passer pour un aimable républicain, on doit se demander si ces méchants désignés ne deviennent pas les idiots utiles d’une partie tout aussi réactionnaire de la classe politique. Il faut s’inquiéter de voir que les pires idées sont aujourd’hui acceptées sous prétexte qu’on les présente de manière acceptable. Car c’est ainsi que le venin, pour reprendre le terme de Gérard Noiriel à propos d’Éric Zemmour, se diffuse le mieux.

Une enquête d’Arrêt sur images montre très habilement comment certaines figures de l'extrême droite peuvent devenir la coqueluche des médias, dès lors qu’elles savent se montrer charmantes et dissimuler leurs idées nauséabondes sous les atours de l’élégance et de la raisonDe même, le caractère républicain d’une mesure ne doit pas faire illusion : le durcissement de la législation auquel on a assisté mardi s’est lui aussi paré de tous les artifices qui le rendraient légitime aux yeux du citoyen lambda. Tout d’abord parce qu’il n’est pas directement question du voile islamique. On parle bien de « tout signe religieux ». Pourtant, qui pense une seule seconde que cette loi inciterait des professeurs des écoles à interdire l’accompagnement par des parents d’élèves sous prétexte qu’ils ont une croix autour du cou ? Un tel cas de figure n’arrivera pour ainsi dire jamais. On comprend parfaitement d'ailleurs que cacher un pendentif sous son pull (sans l'ôter pour autant) et retirer un foulard n'implique pas les mêmes renoncements. Pour un morceau de tissu couvrant toute la chevelure d’une femme, l'exclusion sera, de fait, plus facile. Pourquoi ? Parce qu’ici, le rappel à la loi sera une occasion d’exercer son autorité : autorité en premier lieu sur des femmes dont on ne se lasse pas, décidément, d'édicter de ce qu’elle peuvent ou non porter, autorité sur des femmes à majorité arabes (ou d’origine arabe, ou mariées à un homme d’origine arabe), autorité enfin sur des femmes habitant souvent dans des quartiers défavorisés ; bref, il s’agira là d’exercer son autorité sur une catégorie de personnes déjà largement déclassées au sein de la société, dans la mesure où celle-ci présente presque tous les signes de discrimination possibles, pour reprendre l’expression de la nouvelle maire de Bogota Claudia Lopez, qui sait de quoi elle parle. Pourtant, et ce n'est pas le moins dramatique dans l'affaire, une telle interdiction aurait pour effet immédiat d’empêcher de nombreuses sorties scolaires d’avoir lieu - et des milliers d’enfants d’en profiter.

On voit comment la laïcité est ainsi totalement dévoyée. En se cachant derrière des notions de respect des convictions de chacun et de protection des enfants, les élus de la République sont en train de valider l’exclusion de personnes déjà allègrement écartées de la vie publique pour des raisons sociales. Dans le même temps, cet élan d’hypocrisie favorise l’expression d’une haine aussitôt légitimée du simple fait qu’elle s’exprime dans le cadre du débat républicain. Pourtant les terribles conséquences sont très concrètes. On en a ici un exemple glaçant.  M. Masson, ex UMP, ne semble pas au courant que rien n’empêche, en tant que parent d’élève, de se rendre à une sortie scolaire par exemple en tenue gothique. La relation de chacun au vêtement, le sens qu'on lui porte et les codes qu'on peut véhiculer dans l'espace public ont beaucoup changé ces dernières décennies. Il est absolument inutile de vouloir revenir 50 ans en arrière. C'est pourquoi cette intervention, en plus d'être insultante, est absurde. Mais surtout, on voit très bien ici comment, sous prétexte de débat républicain, les pires dérapages sont désormais rendus possibles au sein de nos institutions. On peut s'attendre à ce qu'ils deviennent, à terme, banals. 

Alors que l’ensemble des médias fait circuler l'idée d'un islam a priori ennemi de la République (en faisant de l’un de ses représentants son chroniqueur star quand ils peuvent se l’offrir ; sinon sous forme de débats, de fausses problématiques ou d’interrogations : pour donner l’apparence de la neutralité, ces procédés subtiles et, disons-le, d'une grande originalité, ont été ces derniers temps usés jusqu'à la corde) et que les autorités publiques assument officiellement de couper le lien entre l’école et certains parents d’élèves, je le demande : quelle sera la prochaine étape ? Au rythme où vont les choses, est-on certain que la loi votée mardi au Sénat ne sera pas validée par l'Assemblée nationale ? Car lorsque trois semaines supplémentaires seront passées, qui sait où nous en serons ? Et au moment de la prochaine présidentielle, alors qu'on nous prépare déjà à un duel Macron/Le Pen ?

En cette période de crispation et d’ébullition, nous nous retrouvons finalement devant deux options : ou bien délimiter une frontière entre républicains et intégristes, cette frontière intégrant au sein de la République, et à une époque où les citoyens jouissent d’une immense liberté vestimentaire, l’ensemble de la communauté musulmane, avec les modes d’identité et d’expression propres à cette religion. Un tel choix de partition est une manière d’affirmer avec force aux musulmans (qui restent, dans le monde, les premières victimes de l’islamisme radical), que nous sommes avec eux dans le combat contre l’intégrisme religieux. Ou bien tracer une autre frontière, bien plus sournoise parce que non dite, mais très problématique, entre les blancs héritiers de la culture chrétienne, et les autres. Ces derniers jours, la majorité des sénateurs, mais également les ministres qui ont multiplié les déclarations remettant en doute l’intégration a priori des musulmans à la République [1], montrent que la classe politique est en train de glisser vers le second cas de figure.

Ambiance oblige ou bien simple hasard, il se trouve que je lis en ce moment un livre sur la paranoïa de Cyrielle Richard. Cet essai explique comment l’individu paranoïaque construit ses représentations avant tout sur le mode du clivage (il sépare les individus selon une lecture entièrement manichéenne) et de la projection (il attribue à certains des défauts qu’il a exclus de sa propre personnalité parce qu’ils lui sont insupportables). Quand ces mécanismes conduisent un homme à céder à ses bouffées délirantes dans une violence meurtrière, les conséquences sont, de l'avis de tous, absolument dramatiques. Quand c'est une société toute entière, par le biais de ses institutions, qui se laisse aller à la méfiance et la détestation d'une part de ce qui la constitue, réagir est un devoir. Regardons et soignons l’individu, isolé et malade, mais gardons tout autant l’œil sur les mécanismes qui viennent à régir le groupe. Sans céder à la paranoïa, demandons-nous quelques instants, avant tout par désir d’empathie et honnêteté intellectuelle, si la communauté que nous constituons, en rejetant certains comportements, n’est pas en train de projeter sur d’autres ce qu’elle a de moins respectable. Demandons-nous enfin dans quelle mesure, sous le prétexte de notre attachement à la République, et parfois même avec les discours les plus habiles et les termes les mieux choisis, nous et nos représentants ne sommes pas en train d’abandonner nos propres principes républicains. Mais peut-être faudrait-il ajouter de toute urgence tolérance à notre devise.

 

[1] En plus de Julien Odoul, on trouve sous forme là encore plus policée des exemples avec Jean-Michel Blanquer jugeant le port du voile par les mères d'élèves "pas souhaitable" en sortie scolaire (rien n'est dit dans l'interview sur les autres religions), ou encore avec Bernard Cazeneuve pour qui, "dans le contexte particulier dans lequel nous nous trouvons, nous avons besoin d'entendre les musulmans dire leur attachement à la République". 

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