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Billet de blog 8 janv. 2015

Aiguiser les contradictions: pourquoi Al-Qaïda a attaqué les caricaturistes à Paris

Maurice Audin
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Ceci est une traduction de cet article par Juan Cole. Pardonnez les éventuelles lourdeurs :


L'horrible meurtre du rédacteur, des dessinateurs et des autres employés de l'irrévérent hebdomadaire satirique Charlie Hebdo ainsi que de deux policiers par des terroristes à Paris était, de mon point de vue, une frappe stratégique visant à polariser le public Français et Européen.

Le problème avec un groupe terroriste comme Al-Qaïda est que son bassin de recrutement est musulman, mais la plupart des musulmans ne sont même pas intéressés par la politique, et encore moins par un Islam politique. La France est un pays de 66 millions de personnes, dont 5 millions d'héritage musulman. Mais dans les sondages, moins de 2 millions expriment un intérêt pour la religion. Les Français musulmans sont peut-être les plus laïques des populations d'héritage musulman dans le monde (les musulmans de l'ex-URSS ont souvent un faible taux de croyance et de pratiques religieuses). Beaucoup d'immigrants musulmans dans l'après-guerre en France vinrent en tant qu'ouvriers et n'étaient pas alphabétisés, et leurs petit-enfants sont souvent loin du fanatisme du Moyen-Orient, orientés vers une culture urbaine et cosmopolite comme le rap ou le rai. A Paris, où les musulmans ont tendance a être plus cultivés et plus religieux, la grande majorité rejète la violence et dit être fidèle à la France.

Al-Qaïda veut coloniser l'esprit des Français musulmans, mais fait face à un mur d'indifférence. Mais s'il arrive à rendre brutaux les Français non-musulmans envers les musulmans sur la base de leur religion, cela peut commencer à créer une identité politique commune centré sur les problèmes de discrimination.

Cette tactique est similaire à celle utilisée par les staliniens (note de traduction: corrigé en "marxistes" dans les commentaires) au début du 20ème siècle. Il y a des dizaines d'années, j'ai lu un commentaire du philosophe Karl Popper à propos de son aventure d'à peu près six mois avec le marxisme en 1919 lorsqu'il était inspecteur à l'Université de Vienne. Il quitta le groupe, dégoûté, en découvrant qu'ils faisaient des opérations sous fausse banière (note de traduction) pour provoquer des confrontations entre les militants. Lors d'une de ces opérations, la police tua 8 jeunes socialistes à Hörlgasse le 15 juin 1919. Pour les staliniens, l'abscence de motivation de la plupart des étudiants et des ouvriers pour renverser la classe dirigeante était gênante, et il semblait donc souhaitable pour certains d'entre eux d'"aiguiser les contradictions" entre entre le travail et le capital.

Les agents qui ont fait cette attaque montraient des signe d'entraînement professionnel. Ils parlaient d'un Français sans accent, et savent donc sans aucun doute qu'ils jouent le jeu de Marine Le Pen et de l'extrême-droite islamophobe Française. Ils sont peut-être Français, mais sont de tout évidence aguerris. Ce meurtre horrible n'était pas une protestation pieuse contre la diffamation d'une icône religieuse. C'était une tentative de pousser la société européenne à des pogroms contre les Français Musulmans, ce qui permettrait à Al-Qaïda quelques succès de recrutement au lieu de se heurter à la vive culture Beur (verlant venant des français d'origine maghrébine). Ironiquement, des rapports indiquent que l'un des deux policiers tués était Musulman.

Al-Qaïda en Irak, alors dirigé par Abu Musab al-Zarqawi, déployait avec succès ce genre de stratégies de polarisation en Irak, attaquant constamment les Shiites et leur symboles sacrés, et déclenchant un nettoyage éthnique d'un million de Sunnites de Bagdad. La polarisation a continué, avec l'aide des différentes incarnations de Daesh (arabe pour EIIL ou EIIS, qui descend d'Al-Qaïda en Irak). Au final, cette stratégie brutale et génocidaire a marché, permettant à Daesh d'englober toute l'Irak sunnite, qui ayant souffert de tant de représailles des Shiites se réfugièrent auprès du groupe même qui avait délibéremment et systématiquement provoqué les Shiites.

"Aiguiser les contradictions" est la stratégie des sociopathes et des totalitaires, cherchant à détacher les gens de leur insouciance ordinaire et de les transformer en proies, mobilisant leurs énergies et leurs santés pour les objectifs pervers d'un soi-disant grand chef.

La seule réponse efficace à cette stratégie manipulatrice (comme essaya de dire le Grand Ayatollah Ali Sistani aux Shiites d'Irak il y a une décénie) est de résister à la pulsion d'accuser un groupe entier pour les actions de quelques uns, et de refuser de mettre en place une politique identitaire représsive.

Pour ceux qui demandent que certains prennent la responsabilité d'autres, sans rapport, qui prétendent être coreligionnaires (jamais cette demande n'a été faite à des Chrétiens): le séminaire al-Azhar, le siège de l'apprentissage et des fatwas Sunnite, a condamné l'attaque, comme la Ligue Arabe qui comprend 22 états majoritairement musulmans.

Nous avons un modèle pour répondre aux provocations terroristes et les tentatives d'aiguiser les contradictions. C'est la Norvège après que Anders Behring Breivik ait commis la boucherie des gauchistes Norvégiens pour être laxiste sur l'Islam. Le gouvernement Norvégien ne démarra pas de guerre contre le terrorisme. Ils envoyèrent Breivik devant les tribunaux comme un vulgaire criminel. Ils restèrent fidèles à leur valeurs admirablement modernes.

La plupart des Français resteront aussi fidèles aux valeurs Françaises des Droits de l'Homme, qu'ils ont inventé. Mais une minorité bornée et haineuse prendra avantage de cette atrocité délibérément polarisante pour accélérer leur stratégie. Le futur de l'Europe dépend de la capacité des Marines Le Pen à se faire accepter comme mainstream. L'extrémisme prospère dans l'extrémisme des autres, et est inexorablement vaincu par la tolérance.

Laissez-moi conclure en offrant mes plus profondes condoléances aux familles, amis et fans de nos collègues assassinés de Charlie Hebdo, dont Stephane Charbonnier, Berbard Maris, et les dessinateurs Georges Wolinski, Jean Cabut (alias Cabu), et Bernard Verlhac (Tignous), et tous les autres. Comme Charbonnier, connu sous le nom de Charb, le disait, "je préfère mourir debout que vivre à genoux".

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