Le Havre 2068. Merci à la vague jaune !

Le vent commençait à forcer. Le cyclone Emmanuel arrivait comme prévu. Serait-il plus fort que celui de l’année passée ? Pouvait-on s’attendre à pire ? La télévision ne fonctionnait plus faute de courant. Ne restait que la radio, tant que les piles tiendraient le coup.

Les traces du cyclone précédent étaient toujours visibles; L’activité du port du Havre qui est aussi celui de l’Ile de France avait sérieusement baissé. Les lourds cargos qui osaient encore affronter les océans avaient du mal à accoster aux quais de Port 2000, de plus en plus souvent envahis par la montée de l’océan conjuguée à celle des marées qui noyaient régulièrement les espaces de transit.

L’an passé, il y avait eu deux engins de levage renversés par les rafales et des murs de «»boites», ces conteneurs empilés étaient tombés les uns sur les autres comme des dominos.

Ce qui avait bouleversé les havrais, ç’avait été l’effondrement du clocher-phare de Saint Joseph conçu par Perret prévu pour résister à des tempêtes mais pas à des vents de 230 km/h.
En cette fin de septembre 2067, on avait vu voler les cabanes de plage et les galets qui étaient allés défigurer les façades des maisons et des immeubles du bord de mer, de la Porte Océane jusqu’à Sainte Adresse.
Cette mer tant aimée, qui fait la joie des havrais et des habitants des environs depuis des siècles, s’était permis d’entrer en ville jusqu’au square Saint Roch. Elle y avait rencontré les eaux de pluie qui dévalaient du plateau de Caux par toutes les routes qui y accèdent. La ville basse avait été noyée pendant plus de quinze jours, souillée, ravagée. Les plaques d’égout avaient joué les bouchons de champagne et tous les magasins, dont certains étaient pourvus de caves avaient connu une «acqua alta» pire qu’à Venise.
Pendant plusieurs semaines, l’évacuation des eaux grises ne s’était plus effectuée. Les éviers, les cuvettes des w-c, étaient restés sans possibilité d’être vidés, répandant une odeur infecte que l’on retrouvait en sortant de chez soi, puisque, faute d’eau courante, on en était revenu aux seaux si peu hygiéniques déversés sur les pelouses des immeubles ou dans les caniveaux eux aussi bouchés. Ils vivaient vraiment une époque de merde, puisque cela allait recommencer cette année.

Les deux centrales nucléaires de la côte d’albâtre, grâce aux travaux de protection contre un éventuel tsunami, suite à celui de Fukushima, avaient tenu, de justesse. Ce qui n’avait pas empêché les coupures de courant.

Des milliers et des milliers d’arbres, ceux des forêts comme ceux des vergers avaient été couchés, arrachés sous le double effet du vent et de la pluie. Leurs racines s’étalaient en mains suppliantes vers un ciel sans réponse. Les lignes téléphoniques et les fils électriques non enterrés pendaient et sifflaient comme des fouets, ou vibraient, pris dans les branches des arbres. A peine commençait-on à y voir un peu plus clair au début de l’été 2068 que l’on avait annoncé le retour d’un monstre, conséquence du réchauffement climatique. L’Atlantique était en cours de bouleversement. Le gulf stream ne savait plus dans quel sens tourner. Non seulement la mer des Sargasses, le golfe du Mexique continuaient de chauffer, mais cela s’était étendu au centre même de l’océan tout autour des Açores, ce qui créait une recrudescence de tempêtes, et la formation de cyclones qui allaient courir des côtes marocaines à celles de l’Europe pour aller mourir vers la Scandinavie en passant par le nord de l’Europe.

Des milliers de toits n’avaient pu résister. Certains étaient déjà réparés, mais beaucoup n’étaient encore que bâchés et ne résisteraient pas longtemps à la rage des vents. Des milliers de voitures, parmi celles qui restaient en circulation, furent noyées, écrasées, emportées par les flots pour finir dans les bassins du port. Elles appartenaient essentiellement aux services publics, aux administrations et aux plus riches des citoyens. La pénurie de carburant annoncée depuis des décennies était maintenant devenue réalité et la variété des modes de propulsion en cours n’avait guère donné complète satisfaction.
Bien sûr, une fois de plus, la ligne de chemin de fer Paris-Le Havre fut impraticable trois semaines. Le Pont de Tancarville n’avait pas résisté et s’était renversé interrompant la navigation fluviale pendant trois mois, ce qui entraîna la ruine partielle du port de Rouen. Celui de Normandie fut impraticable pendant 8 mois et... ça allait recommencer.

Félix, du haut de ses 18 ans avait compris que «la tempête du siècle», le cyclone quasi «millénaire», comme l’avaient osé certains journalistes pour rassurer la population et l’inviter au déni de réalité, n’était que le début d’une série qui risquait de se reproduire dans les années à venir.

Consigné à la maison, les lycées, les collèges, les écoles étaient fermées, ou plutôt dans l’appartement , à mi pente, qui avait déjà résisté l’an passé, avec des provisions pour tenir huit jours, il ne pouvait même pas surfer sur son ordinateur, faute de courant et de connexion. Sa mère, infirmière était partie assumer son service. Quand reviendrait-elle ? C’était bien parti pour qu’elle fût réquisitionnée avec tous les éclopés, les blessés, les fracturés qui allaient leur tomber dessus pour peu que les ambulances puissent circuler. Et avec les hurlements du vent qui semblait forcir encore, on n’était pas prêt d’entendre les sirènes, d’autant que les appels devaient être impossibles et les routes encombrées.

La pluie tombait sur les panneaux de bois qu’ils avaient vissés en se souvenant de ce qu’ils avaient vu jadis à la télé, lorsque les cyclones s’abattaient sur les Antilles et la côte sud-est des USA. Il était donc, seul, reclus, dans la pénombre, sans plus voir la ville au-dessous de lui, ses toits, l’estuaire au loin et, à l’horizon, la Côte de Grâce, Honfleur mieux abrité du vent de sud-ouest. Ce n’étaient même pas des averses orageuses qui venaient gifler la façade au vent, mais des trombes, comme si de gigantesques démons s’amusaient à balancer d’immenses seaux d’eau. Il craignit que les planches ne puissent résister encore longtemps et une boule d’angoisse l’étreignit. Si elles craquaient, alors les vitres à double épaisseur se courberaient sous la puissance de l’ouragan et exploseraient. Sa chambre, la salle-salon seraient ravagées, la literie, sa bibliothèque tous les meubles exploseraient en se fracassant les uns contre les autres. C’est ce qui était arrivé l’an passé chez quelques-uns de ses copains-copines.

Il ne fallait pas qu’il panique. Ça passerait. Ça tiendrait. D’ailleurs, n’y avait-il pas une légère baisse du souffle ? Réalité ou illusion ? N’était-il pas en train de se convaincre de ce qu’il voulait croire ? Ne sombrait-il pas dans le déni ?

Il commença quand même, assez rapidement, à ranger son ordi, ses affaires scolaires, ses fringues, quelques babioles auxquelles il tenait et à les porter dans la chambre de ses parents où dormait seule sa mère, maintenant, depuis que son père avait été écrasé, l’an passé, par l’un des conteneurs - dominos derrière lesquels il s’était réfugié avec d’autres dockers en attendant que ça passe.
Il n’avait pas vu le corps ou ce qu’il en restait. On l’avait dissout dans de l’acide, la crémation faute de produits carbonés était passé de mise.
Il défit son lit, le dressa contre la fenêtre, en sachant très bien que ce serait quasiment inutile en cas de casse généralisée et passa dans la salle-salon après avoir refermé la porte de sa chambre.

Il hésita à déplacer le buffet bas et à le mettre contre la baie vitrée qui donnait sur un balcon qu’ils avaient débarrassé, lui et sa mère, de sa table et des deux chaises, ainsi que de l’étendoir. Quand pourrait-il, à nouveau, déjeuner au grand air du large, en plein soleil ? Pour le moment, l’épaisseur des nuages était telle qu’on n’y voyait pas, même dans la cuisine ou la fenêtre, à l’abri du vent n’était pas bardée de bois.
Ce putain de buffet, de toute façon était bien trop lourd. Il aurait fallu le vider de sa vaisselle, puis le déplacer, et le recharger, tout ça pour rien si le bois des protections éclatait. Un rugissement plus fort, plus sifflant fit qu’il lui sembla que l’immeuble tout entier encaissait la poussée. Illusion ? Prudemment, il se força à aller jusqu’à la baie vitrée et entrevit que l’eau suintait, giclait même entre les interstices des planches qui vibraient tout en donnant l’impression qu’elles allaient résister. Merde ! Il fallait qu’elle tiennent !

Soudain, il aperçu dans la pénombre l'émetteur d'images télévisées posé sur son étagère, juste à côté de la baie et qui ne manquerait pas de faire comme l’autre, l’an passé. Non ! Pas deux émetteurs holographiques en deux ans. Il le débrancha. Il le souleva de son support. Il faisait son poids ce salopard, et en titubant un peu, il réussit à le porter dans la cuisine où il le glissa entre le réfrigérateur et le lave-vaisselle.

Et de ce côté-ci de l’appartement, ça hurlait aussi, en un peu moins fort qu’en face. Par la fenêtre de la cuisine, il avait une vue sur la partie haute de « la Côte » et ses belles maisons d’armateurs d’il y a deux siècles qui résistaient comme elles le pouvaient, à la fois au cyclone, et aux constructions plus récentes, leurs vastes parcs ayant été lotis les cent dernières années. Le très beau cèdre de l’une de ces villas n’avait pas résisté l’an dernier et présentait toujours vers le ciel, un doigt rouge vengeur conséquence de sa destruction en échardes. La partie étêtée avait éventré une propriété de plus de 150 ans; désormais à l’abandon et à nouveau martyrisée avec cet acharnement qu’ Eole peut avoir contre la folie des hommes.

Au travers des masses d’eau qui filtrait la netteté de sa vision, Félix crut voir passer des objets divers qui allaient s’entasser dans les jardins, les cours, qu’ils transformaient en dépotoirs. Alors, une nouvelle boule d’angoisse lui noua l’estomac. Et si l’un de ces objets venait à s’écraser sur leurs pauvres panneaux de bois ?

A peine venait-il d’y penser qu’il entrevit une énorme branche volante s’encastrer dans les volets roulants d’un immeuble et demeurer là, figée et secouée, à demi entrée dans l’appartement, le reste reposant sur la balustrade du balcon. Elle trépidait, était la proie de spasmes comme un animal blessé sur le point de mourir.

Le ciel, si bas, si noir et bleu de nuit, si plein de pluie que l’on discernait très mal le haut de la côte, se stria soudain d’une recrudescence de luminosité, comme si le soleil allait bientôt l’emporter sur les ténèbres. D’ailleurs, il lui sembla que le cyclone perdait en intensité. S’essoufflait. Fatigué de sa propre fureur.

Quelle heure était-il ? 16 h…. Cela faisait plus de huit heures que les éléments étaient entrés en transes. Félix, à l’unisson de cet affaiblissement général se sentait épuisé et, paradoxalement, les nerfs à vif.
Un début de faim commença à lui chatouiller l’épigastre. Il ouvrit le réfrigérateur. Plus de lumière. L’électricité n’était plus distribuée. Il s’empara d’un yaourt au riz, prit une petite cuiller et tout en regardant le paysage, de plus en plus visible, les arbres luttant comme des noyés refusant leur sort, il avala doucement son dessert coupe faim. Quand il voulut rincer sa petite cuiller, le robinet n’avait plus guère de pression. Un reste d’eau accompagné d’un gargouillis d’affamé coula chichement puis, s’arrêta. Plus d’eau. Heureusement, ils avaient acheté quelques packs qu’il avait glissés sous la table de la cuisine.

Fatigué, il s’assit et, alors qu’il ne s’y attendait pas, une poussée de rage assassine le submergea. Par une facétie de la mémoire lui arriva une image que leur professeur d’Histoire leur avait envoyée sur leurs tablettes pour illustrer le déni des générations précédentes.
C’était une photographie, et un petit film, montrant une manifestation d’automobilistes, tous vêtus de jaune, qui était descendue dans les rues des villes et des villages en 2018, pour protester contre l’augmentation des carburants. Cela remontait à l’époque où ses grands-parents étaient encore jeunes. Sûr, que s’ils avaient été encore vivants, il les aurait tués.
Ils savaient que l’humanité courait à sa perte. Ils savaient que la Terre, leur satellite était en danger. Ils savaient qu’on entrait dans l’anthropocène et ces salopards ne voulaient rien changer à leurs habitudes ? Pourquoi n’avaient-ils pas dénoncé le système économique qui les condamnait ?

Sacré nom de dieu de bordel de merde ! Même pas de sépulture pour aller cracher sur leur tombe ! Ses grands parents paternels avaient disparu lors d’un voyage au Maroc, surpris par une soudaine montée des eaux d’un oued, alors qu’ils faisaient un raid en 4x4. Quant à ses grands-parents maternels, ils étaient tous les deux morts d’un cancer, vers soixante ans. Ils étaient gros agriculteurs et ne s’étaient jamais convertis au bio.

A nouveau les images de cette « vague jaune » vociférante s’empara de son esprit. Elle s’apparentait à celle d’une énorme chenille venimeuse, cause de leurs malheurs d’aujourd’hui.
Il savait que le Havre avait été rasée par les anglo-américains pendant la Seconde Guerre Mondiale. Elle avait subi une sorte de deuxième massacre l’an dernier, la laissant non pas en flammes mais noyée.
Et ça recommençait cette année.
Et peut-être aussi l’an prochain…
Il sut qu’il lui faudrait partir, lui aussi, trouver un ailleurs où vivre sur cette planète.
Oui !
Mais où ?

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