« J’accuse » de Roman Polanski

Il y avait longtemps que j’avais entendu des applaudissements à la fin d’un film. C’est pourtant ce qui s’est passé ce soir, 11 novembre 2019, à la projection en avant-première du dernier film de Roman Polanski.

Il le mérite.
Mais en partie seulement. Le choix délibéré de ne voir l’AFFAIRE qu’en suivant la carrière du lieutenant-colonel Picquart, admirablement interprété par Jean Dujardin, de rester presque exclusivement dans le cadre de l’armée, nous fait passer à côté de la montée en puissance de l’anti-sémitisme en France qui conduisit à ce scandale de l’injustice.
Edouard Drumont, l’auteur de « La France Juive », et pamphlétaire à la Zemmour n’est pas cité une seule fois.
La presse écrite, si importante à l’époque, n’apparaît qu’au travers du seul l’Aurore, le jour de sa sortie avec, en une, le J’accuse de Zola.
Le peuple, remonté comme une pendule, vocifère contre ce juif de Dreyfus, puis contre Picquart, antisémite au départ comme tous ses collègues et devenant « jouet de la juiverie » lorsqu’il exige la révision du procès. Tout le peuple ?
Le monde politique est effleuré et inexistant. Belle reconstitution d’un salon où l’on ne dit pas grand chose…

Picquart point final. Un homme droit, possédant une « certaine idée » de l’armée, comme un certain général en avait une de la France. Un homme honnête, scrupuleux, s’opposant à des ganaches, anciens vaincus par la Prusse et ayant fait carrière sous le Second Empire. Catholiques ultra, anti-républicains, à cheval au propre et au figuré entre le nationalisme revanchard, et l’obéissance à une chambre des députés qu’ils méprisent, tous, bien entendu, anti-sémites comme on n’ose plus l’être. La mode préfère remplacer le juif par le musulman.

« Le venin dans la plume » de Gérard Noiriel complète parfaitement ce film qu’il faut aller voir. En historien de haut vol, il compare les deux plumitifs, Drumont et Zemmour, ce qui aide à mieux comprendre ce que nous vivons et ce que fut vraiment l’Affaire Dreyfus.

Quant à ceux qui oseraient voir dans le choix de cette « affaire Dreyfus » par Polanski, une sorte d’auto-proclamation que Dreyfus, comme Polanski sont deux victimes d’une «Dreyfus : une Intolérable Vérité » , clin d’œil amical à Jean-André Chérasse réalisateur d’un film remarquable sorti en 1974 et vite rangé dans les armoires, il faut un certain toupet, et surtout ne pas avoir vu le film, primé à Venise. Ou délirer comme semble le faire de temps à autre, Polanski lui-même qui n'a rien d'un Dreyfus.

Si le dépôt de plainte de Mademoiselle Monnier est justifié, si R.Polanski a bien commis des actes infâmes sur des jeunes filles non consentantes, cela constitue une autre affaire que la justice tranchera.
Mais, de même qu’on ne lirait pas les œuvres de J-J Rousseau sous prétexte qu’il abandonna ses enfants, qu’on se priverait de « Voyage au bout de la nuit » écrit par un génie de la langue et belle crevure antisémite qui se fit le complice d’une industrialisation d’un génocide, ce serait stupide de bouder ce « J’accuse ! » qui mérite le respect.

Méfions-nous de l’excès de moraline, cette ivresse des petits, sans pour autant exiger respect des autres, fraternité, et générosité, d’abord pour soi-même et puis, pour tous.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.