Gilets jaunes : «Que la lutte continue !»

L’opposition entre Paris et la province est entretenue par un peu tout le monde en dépit du fait que bon nombre de «parisiens» travaillant actuellement à Paris viennent de la Province, habitent parfois en province, encombrent les trains et les autoroutes vers les villes à 120 km de Paris, TGV compris ou y retourneront peut-être à la retraite.

 

Des siècles de centralisme politique et économique ne peuvent s’effacer de la mémoire collective des français. Les différentes révolutions, souvent commencées en province, n’ont abouti qu’à Paris.

Or, en ces temps de juste colère contre la politique libérale macroniste, la capitale demeure étonnée, un peu stupéfaite, voire parfois hostile à ces «barbares» qui osent venir réclamer justice et équité en beuglant la Marseillaise, «qu’un sang impur abreuve nos sillons...». Des clichés arrivent en vrac : les loups sont entrés dans Paris, les têtes de l’exécutif au bout d’une pique, des nostalgiques de la lanterne sans trop savoir de quoi il s’agit, des potences, pourquoi pas du goudron et des plumes, ce serait plus dans le style gallo-ricain en vogue. C’est du moins les images que nous assènent trop souvent les télés en continu.

Les postes de commandement de l’État et des grandes entreprises sont souvent à Paris ou dans la «Région Parisienne. C’est là que l’on a réuni «les grands comptes», c’est ici que les diplômés ont le plus de chance de trouver du travail.
Or, la population ouvrière, celle des services, des tâches ingrates n’a plus les moyens d’habiter la capitale où la «gentryfication» sévit comme dans toutes les métropoles du monde. Dehors les damnés de la Terre ! Couches moyennes supérieures et élites pratiquent une certaine forme de ségrégation variable d’un arrondissement à l’autre. Même les quartiers est de la capitale se boboïsent. Faire ses études, travailler avec un petit salaire ET habiter la capitale deviennent vite des impossibilités.

Cet envahissement de Paname et surtout des «beaux quartiers» par des «provinciaux»en gilets jaunes, peu à l’aise dans un premier temps, et ayant dû vaincre leur timidité, leur peur, leur complexe d’infériorité pour «monter» à la capitale où chaque monument correspond à une page de notre histoire, où le cadre est celui des films français, où la vastitude impressionne toujours la première fois, cet envahissement très restreint au regard de la superficie de Paris épate, effraie quelque peu les «braves gens» qui se planquent derrière le courage et l’abnégation des forces de l’ordre.
Pourvu qu’elles ne passent pas à la classe d’où elles sont issues et à laquelle elles appartiennent !

Il est plutôt croquignolet de constater que, pour des raisons de sécurité, les boutiques parisiennes de certains quartiers sont obligées de baisser rideau, de s’effacer un après-midi de samedi comme le sont, à l’année, les centres-villes des petites et moyennes villes de province tuées par les grandes surfaces et la vente par correspondance.

Or, pour nombre de ces «gilets jaunes», c’est la première fois qu’ils foulent le pavé parisien. Trop souvent en marge des luttes syndicales, peu coutumiers des manifestations et des grèves, écœurés par les trahisons des partis politiques et des centrales syndicales, toutes mises stupidement dans le même sac, ils ne peuvent qu’être étonnés de l’accueil policier que le pouvoir réserve à ses contestataires.
Des tentatives de «séduction» ont même eu lieu : «la police avec nous !» Offrande de fleurs, rappel de leur dignité de citoyens pacifiques, ne réclamant qu’un peu plus de considération et de justice fiscale.
A peine descendus du car, ou venus par le train et le métro, les voilà fouillés, traités comme des terroristes en puissance, parqués, puis enfin gazés, tirés comme des lapins, repoussés sans ménagement.
La peur est mauvaise conseillère. La fierté bafouée engendre la colère. Et pour peu que des provocateurs, appelés «casseurs professionnels» par le pouvoir en place, qui sait obligatoirement de qui il parle, commencent à donner de l’image aux télés en continu et c’est la bascule.
Soit la fuite apeurée, soit l’entraînement stupide au chaos. Bien sûr, les «pro» de la casse savent échapper aux forces de l’ordre, et on ne trouve en garde à vue qu’une majorité de puceaux du chaos, dégoûtés à jamais de cette capitale si dure avec les gens de peu, et si fastueuse et bienveillante avec les «nantis». Nul n’a oublié que la police participe à l’évacuation des magasins de luxe pour que le harem de quelque prince du Golfe fasse ses emplettes en toute quiétude !

Pour le peuple français, les Champs Elysées, c’est à la fois le défilé du 14 juillet et l’arrivée du Tour de France. Concorde - Etoile, tout le monde devrait pouvoir descendre et monter cette «plus belle avenue du monde» en toute liberté.
Quant à l’Arc de Triomphe, il est, avec la Tour Eiffel, le Sacré Cœur de Montmartre et Notre-Dame l’un des 4 symboles de Paris, convertis en «souvenirs» made in China, vendus à tous les touristes du monde entier. Triomphe de l’ère napoléonienne avec ses centaines de milliers de cadavres à travers l’Europe, ses rapines qui ont fait la fortune des maréchaux et de nos musées. Triomphe de l’ère industrielle du XIXe siècle. Triomphe de la bourgeoisie parisienne et rurale, majoritairement monarchiste, sur les communeux résistants à l’invasion prussienne et proposant une autre ordre politique. Triomphe d’une chrétienté imposée à tous les «barbares», ces païens ou paysans.

On aura remarqué que la tombe du soldat inconnu a été respectée, et que le musée de l’Arc a été saccagé. Par qui ?
Les vociférations indignées devant de telles violences m’ont fait penser à la lâcheté des «versaillais» et des «versaillaises» en 1871, partisans de M. Thiers, ce nain égorgeur de son peuple comme un Bachar Al Assad l’est pour les syriens.
Ces «braves gens, bourgeois pétochards, rampant devant la force prussienne, observaient à la lunette le massacre du peuple des faubourgs. Belle continuité de cette lutte des classes, de ces haines qui resurgissent avec le mépris des nantis à l’égard de ces manants qui osent réclamer égalité, fraternité, justice et équité devant l’impôt.
Non, mais ! C’est qu’ils mordraient ces salopards de pauvres ! Pauvres ? Pas tous, mais souvent gênés.

En déplorant avec délice, - que de belles images donnent ces gaz lacrymogènes, ces barricades en feu, ces pillages de magasins de luxe ! -, ces violences qui se doivent de foutre la pétoche aux pleupleus et aux planplans en les dissuadant de venir manifester, on se refuse à voir la violence quotidienne de ceux qui ne mangent qu’un repas par jour, qui travaillent et demeurent pourtant dans la pauvreté, qui survivent plus qu’ils ne vivent dans une précarité indispensable à l’enrichissement des plus riches. Ce ne sont pas d’ailleurs les plus nombreux à «tenir les ronds-points».

Quant aux plus «aisés», car il y a aussi des classes moyennes, des artisans, des fonctionnaires, des salariés, elles croulent sous les charges, les taxes, les remboursements de traites, roulent carrosse à deux voitures parce qu’elles habitent dans des villages «rurbains» où n’existe aucun transport en commun.

Qui les a conduits là où elles en sont ?

La ghettoïsation des immeubles populaires où les collectivités territoriales ont ethnisisé des quartiers avec un taux de chômage supérieur à la moyenne. La cherté de la vie en ville. La pollution de ces villes dont ces rurbains sont à la fois victimes et responsables. Les conseils des banques quant à la plus value possible de leur investissement dans la pierre. Le capitalisme de la séduction promettant un «american way of life» comme on le voit dans les séries télé, et les films made in USA.

Or, ce mode de vie est voué à disparaître tel qu’il existe en ce moment. Cette civilisation des transports individuels carbonés se montre suicidaire tout comme le consumérisme effréné. Et ce n’est pas l’électrification des véhicules qui changera quelque chose puisqu’il n’existe encore que peu d’électricité «propre» et de piles écologiquement propres et respectueuses de l’environnement.

C’est en quoi nous vivons une époque historique, une mutation des sociétés développées, une révolution. Certains s’y préparent et souhaitent ce changement nécessaire pour que les générations futures puissent s’épanouir en toute quiétude ; d’autres, préfèrent vivre dans le déni, se déclarent climato-sceptiques et se fichent du futur de leurs enfants comme d’une guigne.

On sait bien que ce n’est pas en quelques semaines que l’on va, à la fois, résoudre les problèmes de fin de mois et celui de la fin accélérée du monde ou plutôt de l’humanité. Les spécialistes et autres analystes politologues patentés qui encombrent les plateaux de télévision relèvent à l’envi les contradictions de ces perturbateurs. Arrêt de la hausse des prix des carburants et désir de moins polluer. Baisse des taxes et des impôts, mais aides de l’Etat pour changer de véhicule, pour mieux isoler l’habitat. Vindicte à l’égard des fonctionnaires et des institutions, mais exigence de conserver ces services publics qui constituent le squelette sur lequel repose la société.

Inconséquences !

Pfuitt ! Pas pire que celle des crânes d’œuf qui ne veulent pas admettre que le système ultra-libéral dont ils sont les hérauts et les fondés de pouvoir est incompatible avec la nécessaire décroissance si l’on veut sauver l’humanité.
Pas plus incohérent que la négation des conséquences du réchauffement climatique qui va entraîner des flux de populations encore plus importants que ceux qui existent déjà.
Pas plus incohérent que la prétendue supériorité de la race blanche sur le reste de l’humanité, qui possède à son compteur, deux guerres mondiales, dont une nucléaire, l’épuisement des réserves du vaisseau Terre, l’extinction de milliers d’espèces animales et végétales, la disparition de forêts indispensables à l’équilibre de la couche gazeuse que nous respirons, et la mort lente des océans envahis par des continents d’ordures à la dérive.
Pas plus incohérent que les ventes massives d’armes diverses en souhaitant qu’elles ne soient point utilisées.
Pas plus incohérent que la croyance en la générosité des plus riches, soudain touchés par la grâce et redistribuant une part de leurs profits en investissements productifs, rapatriant leurs économies depuis leurs comptes placés dans les paradis fiscaux.

On aurait pu croire que les élites éduquées aux commandes des états possèderaient une vision clairvoyante et raisonnable de l’avenir. Il n’en est rien. Le fric d’abord !
La réussite sociale se mesure en comptes en banques fournis et placés un peu partout «in the world».
Croissance infinie. Profits infinis. Bêtise infinie. Egoïsme incommensurable. Même les fondations que certains mettent en place rapportent de nouveaux capitaux. Et tout le monde placé en concurrence truquée.

Et ce comportement, largement diffusé, s’installe dans les esprits des plus humbles, des plus misérables qui, à défaut de croire en une divinité capable de les sauver de leur misère, consacre quelques euro en l’achat de tickets à gratter. L’espoir par la Française des Jeux !

La politique est devenue un job comme un autre qui repose sur la servitude volontaire au travers de la démocratie représentative qui permet aux maîtres et aux exploiteurs de se faire légitimer par ceux-là mêmes qu’ils dominent et qu’ils exploitent. Sans partage. Ou si peu.
La trahison des partis politiques a mis en danger les démocraties. Qu’on ne s’étonne pas de la demande d’une démocratie directe au travers de referendum d’initiative citoyenne, le RIC !

L’âpreté aux gains fait que les multinationales préfèrent comme d’habitude des régimes dictatoriaux et racistes à des prises de pouvoir des commandes par le peuple et pour le peuple.
Le capitalisme se porte bien en Chine, en Russie, dans les états du Golfe, et dans les dictatures sud-américaines et africaines.
Quant aux «monstres doux» des démocraties libérales, ils le sont de moins en moins, «doux». Les grecs, les italiens, les gens des pays de l’est et les pauvres des pays riches en savent quelque chose. Les écarts se creusent ? La belle affaire !

Il faut marteler que ce seront nos enfants qui paieront les dettes des états.

Ah ! Le paiement de la dette. Cette obsession des grandes banques qui ne vivent que grâce à elle. Comme si l’on ignorait que les réserves monétaires planquées dans les paradis fiscaux ne la couvraient pas plusieurs fois, pour peu que l’on se donnât les moyens d’aller récupérer ce qui est dû aux états, victimes complices de ces détournements de fonds.

Même certains «gilets jaunes» le savent. Il suffit de parler. De prendre le temps de s’arrêter; de fuir certains médias, courroies de transmission du capital et d’aller s’informer ailleurs que sur les chaînes de télé en continu ou via les radios commerciales.

Nul doute qu’il va y avoir suspension du mouvement. Non pas par pourrissement politique voulu par le pouvoir, mais parce que, cinq semaines à se les geler menus, avec les fêtes qui arrivent, basta ! Je ne peux m’empêcher de leur tirer bien bas mon chapeau. Car il faut une réelle motivation pour sacrifier autant de temps, de souffrance qu’atténuent le sens du collectif recouvré, la fraternité, la solidarité, la parole échangée.

Rendez-vous au printemps ! C’est chouette le printemps ! «Tout renaît à l’espérance», et là ! ça risque d’être encore plus rude pour le pouvoir qui devrait, quitte à réviser ce pour quoi il est là, lâcher plus que ce qu’il a accordé dans la précipitation. Qu’il n’oublie pas «qu’il faut que tout change, pour que rien ne change» !
Il n’aura que ce qu’il mérite.

Surtout si le mouvement hétéroclite s’organise en fédération de comités locaux et réussit à mettre en place une liste aux européennes.
Et pourquoi pas un élargissement aux autres pays de l’UE ?
Mais gare aux manipulations ! Ne jamais oublier que ceux qui se proclament «a-politiques» sont les taupes de la droite, et surtout de l’extrême droite.

Il est temps de voir rouge, les gens ou de faire flotter le drapeau noir sur vos marmites.
Il y aurait là une belle occasion pour les partis de gauche et les syndicats de se refaire une santé, d’entamer une résurrection, de redonner le sens de la politis à un peuple en lutte pour son mieux vivre, pour sa dignité, même si ceux qui sont présents ne sont qu’une minorité infime du peuple français, mais que la majorité approuve.
Ils sont plus légitimes hélas que nos représentants élus des assemblées parlementaires où l’on ne rencontrerait que trois députés issus des couches populaires.

Le rouge et le noir, deux belles couleurs qui passent aisément toutes les frontières et qui doivent grandir plus qu’elles ne soumettent ceux qui les brandissent.

Liberté Égalité Fraternité.

A nous de faire vivre ces principes sacrés de la République.

Que la lutte continue !

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