De la mondialisation, des inégalités et de l'agriculture : chronique d'un échec

C'est l'histoire d'un modèle idéal qui devait nourrir la planète, un cercle vertueux censé faire vivre à la fois les producteurs et les consommateurs. C'est l'histoire d'une formule exportée à travers le monde, d'un discours bienveillant, qui cache une autre réalité : des économies ravagées, des famines provoquées, et un modèle économique au bord du gouffre.

La mondialisation et le système qu’elle prône est aujourd’hui une source d’inégalité dans de nombreux pays, en particulier pour les agriculteurs. Malgré une croissance économique assez importante, beaucoup de pays en développement rencontrent des difficultés constantes pour se nourrir, précarité alimentaire qui ne cesse de croitre malgré leur insertion dans l’économie du marché mondial et la promesse de progrès qui l’accompagnait. 

Depuis l’entrée dans l’économie de marché des pays dits « du Sud », la malnutrition et la précarité perdure, voire pour certains pays, augmente, alors même que l’agriculture reste l’activité première des populations concernées (Plus de 2/3 de la population africaine exerce une activité agricole de subsistance). Au total aujourd’hui, 795 millions de personnes continuent de souffrir de sous-alimentation[1]. Et sans changement majeur, 600 millions de personnes supplémentaires souffriront de la faim d’ici à 2080, tandis que dans le même temps, 70% des cultures pourraient être affectées par le changement climatique.

Au cœur de ces problématiques se trouvent les politiques de développement dans le monde des trente dernières années qui visent à augmenter les rendements pour pouvoir nourrir la planète : les pays qui souffrent aujourd’hui de la faim sortaient pour leur majorité d’une période de décolonisation douloureuse ; leur entrée dans l’économie mondiale en tant qu’entités indépendantes s’était faite à l’aide de plans de développement, imposés par l’OMC et la FAO : spécialisation, monoculture et concentration des cultures dans les régions les plus efficientes, modèle de la « révolution verte » (Avec la favorisation du modèle agro-industriel), libéralisation des marchés (Baisse des taxes douanières, ouverture à la concurrence mondiale). Ce modèle de développement reposait sur un principe de mondialisation « heureuse », un échange de bon procédés entre les pays développés et les pays en voie de développement, par l’apport de leurs savoirs techniques, de leurs entreprises, de leurs moyens financiers.

Cependant, en parallèle de problèmes d’instabilité politique, de corruption, de manque de moyens (Problème d’accès à des infrastructures, au foncier, aux crédits, aux assurances), ces mesures ont en réalité contribué au maintien de la précarisation des peuples : la volatilité des prix des aliments sur le marché mondial a consolidé d’importants conglomérats agro-alimentaires, plus solides, au détriment des petits producteurs locaux, sans protection face à ces fluctuations. Ce phénomène est d’autant plus important qu’il concerne plus de 40% de la population active mondiale (60% en 1950), soit 1,3 milliards de personnes, dont 80% s’inscrivent dans une production de subsistance[2]

Conséquence directe de ces réformes, le volume d’importation des denrées alimentaires extérieures en constante augmentation supplante aujourd’hui dans beaucoup de secteurs les productions vivrières, car plus compétitives (En majorité des excédents en provenance des pays « développés »). Enfin, des plans d’alimentation décidés par la communauté internationale ont été mis en place pour essayer de traiter en aval ces crises alimentaires (Dont le Programme Alimentaire Mondial). Ce modèle de développement aboutit aujourd’hui à des situations ubuesques :

  • En Inde par exemple, malgré une « révolution verte » qui a permis au pays d’atteindre l’autosuffisance dans les années 2000, 220 millions d’Indiens restent sous-alimentés (La mal nutrition touche 39% des enfants de moins de 5 ans par exemple, contre 24% dans le reste du monde). A cela s’ajoute des problèmes environnementaux majeurs (érosion des sols, augmentation de la fréquence d’épisodes climatiques extrêmes, pollution liée à l’usage massif d’intrants, salinisation des sols, etc), ainsi que des problèmes sanitaires et sociaux (mal nutrition malgré l’exportation d’excédent sur le marché mondial), avec pour conséquence des suicides qui se multiplient (Certaines études évoquent le nombre de 130 000 suicides en 20 ans, dus à des investissement, donc endettements, massifs liés aux OGMs, et aux matériel et infrastructures requises, malgré des rendements qui se minimisent sur le long terme). 
  • Au Sénégal par exemple, le marché du poulet a été soumis à la concurrence internationale dans les années 2000 avec le passage des droits de douane en la matière de 60 à 20%. Faute d’industrialisation et de « compétitivité » de la filière nationale, le secteur avicole s’est détérioré et a fait la part belle aux multinationales subventionnées sur leurs exportations (Notamment via la PAC), atteignant en 2003 plus de 12 000 tonnes de poulet congelé importé (Au-delà des quotas autorisés, sans garanties sanitaires ; en majorité, les poulets non consommés en Europe), contre 5000 produits localement. Cette situation de fait a eu comme conséquence directe la fermeture de plus de 70% des fermes existantes. Aujourd’hui, l’Afrique subsaharienne à elle seule représente plus de 25% des exportations mondiales de volailles[3] du à ces déséquilibres.

Ce système créé de l’inégalité de manière plus ou moins homogène (Suivant l’adaptation des pays), en mettant en danger une part importante de la population mondiale qui ne bénéficie pas ou trop peu du développement de nouvelles cultures spécialisées destinées à l’export (Riz malgache, avocat et banane dans la corne de l’Afrique, etc), notamment vers les pays « développés ». En remplaçant les cultures traditionnelles de subsistance, elles n’améliorent pas la rémunération des producteurs, certes plus productifs, mais dont le labeur alimente une création de valeur qui ne leur revient plus entièrement. Cette situation d’oligopole conduit à l’exploitation des petits producteurs, une emprise des gouvernements trop importante, un assouplissement des lois au détriment de biodiversité et de l’environnement Aujourd’hui selon le PNUD, plus de 2,2 milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour, dont 1 milliard, avec moins de 1,25 dollar[4].

La financiarisation des échanges commerciaux agricoles a donné lieu à des spéculations importantes, alors même que le marché était censé garantir à l’avance à l’agriculteur un prix de vente pour sa production, ce qui a réduit en pratique la production totale en éliminant ces petits producteurs sous-équipés et en les faisant tomber dans une précarité accrue. Ce phénomène a plusieurs autres conséquences : exode rural, précarisation de masse périurbaine, déséquilibre de la biodiversité locale, famine.

Au milieu de cette crise qui dure, la solution d’une agriculture alternative se développe à travers nombre d’initiatives en attendant un changement plus global, menées par exemple par la précurseur Vandana Shiva, prix Nobel alternatif en 1993. Une réorientation de cette nature dépend aujourd’hui de la capacité à ces acteurs, encore marginaux, à porter la voix de ce développement bis face à un système continuant à prôner une révolution libérale et mondiale de l’agriculture augmentant les rendements et « permettant » de nourrir le monde, malgré ses évidents écueils.

Par ailleurs, le commerce équitable aujourd’hui favorise l’émergence d’alternatives au marché mondial classique productiviste, qui implique automatiquement l’intervention de structures adaptées au marché, les entreprises de l’agro-industrie, qui ont un souci limité de la juste rémunération du producteur et de la qualité du produit arrivant dans l’assiette du consommateur. Le commerce équitable favorise la production durable de produits agricoles locaux traditionnels, adaptés aux terroirs, dans le même mouvement qu’une agriculture biologique. Cette solution participe à la construction, à l’insu de l’économie de marché, d’une double protection. En premier lieu, celle du producteur, grâce à une garantie de rémunération et une réduction des intermédiaires qui garantissent une meilleure résistance aux impératifs de la compétitivité mondiale. En second lieu, celle du consommateur, qui s’inscrit dans une démarche responsable également vis-à-vis de lui-même, bénéficiant d’un produit répondant à un cahier des charges plus strict. 

En plus de ces modèles alternatifs de production, un changement des habitudes de consommations semble impératif quand les chiffres de la malnutrition et de la pauvreté dans le monde sont mis en perspective avec ceux du gaspillage alimentaire, qui s’élève entre 30 et 50% de la production globale par la FAO. Il constitue une conséquence directe d’un marché mondial déséquilibré en faveur des pays dits « du Nord », et les limites d’un système aux abus absurdes.

Outre ces pistes, une protection plus importante des économies les plus fragiles peut être érigée. En effet, le dogme libéral des institutions officielles liées au commerce a promu une vision d'un marché monde sans contraintes étatiques. En réalité, des barrières sont érigées au sein de l'économie de marché, non par la majorité des pays qui sont insignifiants en termes de poids économique, mais bien par les mastodontes que sont les Etats-Unis, la Chine, voire à certains égards l'UE. Ceux-ci pratiquent un protectionnisme agressif qui tord le bras des pays Tiers dans leurs négociations commerciales bilatérales. C'est au sein même de ces accords qu'il faut penser une complémentarité, pour atteindre la fameuse logique de "win-win" promise par cette "mondialisation heureuse". 

 

[1] Chiffres issus du rapport annuel 2015 de la FAO

[2] Chiffre FAOStat de 2011

[3] Article de Anne-Marie Mouradjan sur RFI

[4] Chiffres du PNUD datant de 2014

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