Qui sont nos juges de demain ?

Dans quelques jours, près de 200 hommes et femmes feront leur rentrée à Bordeaux au sein de la prestigieuse École nationale de la magistrature, dont le concours d'accès est réputé le plus difficile de France avec l'École nationale de l'Administration. Qui sont ces français qui incarneront le pouvoir judiciaire de demain ?

Dans quelques jours, près de 200 hommes et femmes feront leur rentrée à Bordeaux au sein de la prestigieuse École nationale de la magistrature, dont le concours d'accès est réputé le plus difficile de France avec l'École nationale de l'Administration.
Qui sont ces français qui incarneront le pouvoir judiciaire de demain ?

Qui sont celles et ceux qui prononceront votre divorce, le placement de votre enfant, votre réclusion criminelle à perpétuité ?
Qu'attendre des magistrats quand l'iniquité et l'opacité président de leur recrutement à l'avancement de leur carrière ?
Chronique d'une candidate bi-admissible.

A titre liminaire, je précise que je n'ai pas à rougir de mes notes à ce concours (ayant majoré dans deux matières à deux reprises), ni de mon parcours universitaire sans accroc, de mes origines sociales modestes, ni enfin de mes nombreux stages en juridictions et cabinets d'avocats.

Ce qui suit n'est donc pas le récit d'une candidate déçue mais plutôt celui d'une juriste éprise de justice et de transparence.

Pour avoir été admissible à deux reprises et avoir travaillé pour des magistrats à titre contractuel, je me fais aujourd'hui un devoir de dénoncer les conditions de recrutement des juges de demain. 
Je me pose en lanceur d'alerte, puisque le mot est à la mode. 

Le concours débute en juin par une série d'écrits de droit et une redoutée épreuve de culture générale (coefficient le plus important, supposé donc valoriser l'ouverture d'esprit et l'inscription du candidat dans la société contemporaine).
Plus de 70% des quelques 4 000 candidats aux écrits suivent une préparation privée extrêmement chère : comptez 3 000 euros pour préparer les écrits et 5 000 pour y ajouter la préparation des oraux.
Inquiétant pour un concours de la fonction publique, censé être égalitaire et accessible à tous.

L'École de la magistrature n'ignore pas ce fait et publie chaque année des statistiques sur l’origine sociale de ses élèves et candidats : je laisse au lecteur le soin de deviner la proportion d’enfants d’ouvriers.

A la fin du mois de juillet, la proportion d'admissibles s'établit autour de 10%, soit 400 heureux élus (là encore, plus de la moitié des candidats admissibles sont ceux ayant eu les moyens de suivre une préparation privée onéreuse).

Depuis peu, les candidats peuvent consulter leurs copies sur internet, lesquelles ne contiennent qu'une note informatique en police rouge et pas la moindre annotation (c'est toujours le cas dans les concours de la fonction publique).

Corrigées par des magistrats débordés (et pour cause, près de 5 000 postes sont vacants en France!) en un mois, on imagine le soin mis pour noter ces milliers de copies.

De septembre à décembre s'ouvre la période des oraux.
La plupart des candidats devront compter près de 3 allers-retours à Bordeaux (un premier pour l'épreuve de note de synthèse, un second pour les oraux dits « techniques », un troisième pour la redoutable épreuve du « grand oral »).

Cette organisation, en plus d'être injuste -en ce que certains candidats auront trois mois pour préparer le grand oral quand d'autres auront seulement deux semaines- génère d'importants coûts de logement et de transport, inenvisageables pour un jeune candidat sorti de l'Université sans soutien financier de sa famille.

5 000 euros donc pour les plus argentés qui ont la chance de préparer les deux « oraux techniques » dans des classes préparatoires privées.

«  Oraux techniques » : cet intitulé générique cache pudiquement qu'ils consistent en réalité à recracher des centaines de connaissances apprises « par cœur »par le candidat tout l'été.

Ces examinateurs estivaux (professeurs d'Université et magistrats) seront péniblement trouvés par l'École, qu'elle que soit leur spécialité.
C'est ainsi qu'un professeur d'Histoire du droit siège comme jury à l'oral très technique de droit du travail.
Qu'importe puisque la consigne n'est pas de recruter de parfaits juristes. Nous y venons.


Une inutile épreuve d'anglais à l'important coefficient de 3 (quand il est seulement de 2 dans les concours d'entrée aux écoles de journalisme) permet judicieusement de favoriser les candidats issus de Sciences Po', qui, à défaut d'être juristes, ont souvent émaillé leur parcours de multiples stages « à l'international ».
On peine à comprendre l'utilité de cette épreuve de langue obligatoire, quand l'essentiel des magistrats français siège précisément dans les juridictions françaises où travaillent de précieux interprètes, disponibles jusqu'au sein du prétoire.


Mais la plus désarmante injustice de ce concours réside dans l'épreuve du Grand oral qui se targue, à en lire les rapports du jury chaque année, de vouloir recruter « des auditeurs de justice ouverts et disposant d'un fonds de connaissances important que l‟ENM préparera à devenir des magistrats de qualité » (rapport du jury 2017).

En réalité, la grande majorité des candidats retenus seront non-juristes (issus de Sciences Po'), quand ils ne sont pas psychologiquement fragiles.

Depuis quelques années seulement et jusqu'en 2016, le grand oral était précédé d'un entretien individuel avec deux psychologues, précaution prise pour rassurer l'opinion publique après le scandale d'Outreau et les errances du jeune juge Burgaud.

Depuis lors et dans l'indifférence générale, cet entretien pourtant indispensable au regard de l'important pouvoir du magistrat, n'existe plus.

En lieu et place, un recruteur issu du secteur privé siège au grand oral et cherche dans ces futurs fonctionnaires des qualités de gestionnaire, de froideur et de rentabilité chères au monde de l'entreprise.


Comble du cynisme : même quand il existait encore, cet entretien avec le psychologue ne liait pas le jury, de sorte que, par exemple, une candidate ayant reçu une réserve du psychologue pour "excès de confiance en soi" a malgré tout été reçue.
Elle est aujourd'hui magistrat stagiaire (auditrice de justice) dans le Grand Est.
Alors, nos juges de demain, fous ? 


Pire, à la lecture des rapports du jury chaque année, on constate avec inquiétude que plus de la moitié des candidats admis est issue de Sciences Po.
S'il est vrai que cette filière produit chaque année des étudiants à la science quasi-encyclopédique, il n'en demeure pas moins qu'ils ne sont pas spécialisés (ou si peu) et encore moins juristes.
Face à un étudiant issu d'une faculté de droit, le candidat Sciences Po' a bien souvent à son actif seulement deux ou trois semestres de droit (et presque exclusivement du droit public, européen ou administratif).
Alors, nos juges de demain, non-juristes ?


Le jury du grand oral ressent une méfiance instantanée contre toute forme supériorité, toute personnalité, et une instinctive hostilité, née de l'envie, contre tout ce qui sort de l'ordinaire, tout ce qui est plus libre, plus grand, plus spirituel.

On cherche ici des exécutants, de dociles « bouches de la loi ».

Il faut privilégier le candidat qui saura supporter sans broncher le corset – l’étau- de cette profession, son corporatisme, son culte des chiffres, des résultats, sa hiérarchie.

Il faut avoir l’échine souple pour plaire à ce jury qui ne veut jamais voir des candidats plus brillants qu’eux intégrer la voie qui est la leur. 

Le candidat non-aligné, pour être trop juriste ou trop ouvert d'esprit, sera écarté sans la moindre explication écrite.

Pour ma part, pas de regret.

Quelque chose, en moi, a refusé d’aliéner la liberté qui me caractérise.

Il me faut désormais trouver une voie qui me corresponde. 

Tout reprendre à zéro et tant pis pour les années de droit.
J’aurais « fait mon droit », comme un passage obligé, comme Jean de La Fontaine ou Courteline.

La moralité que je tiens de ce concours pourrait se résumer en une seule phrase, une seule, issue du Cyrano de Bergerac de Rostand (celui-là même pour qui c’est bien plus beau lorsque c’est inutile, y compris les 10 années de droit!)  :

«  Ne la plaignez pas trop, elle a vécu sans pacte,

libre dans sa pensée autant que dans ses actes ».

Le pouvoir judiciaire est le seul auquel tout français sera exposé directement au cours de sa vie (qui pour son divorce, qui suite à une agression...).

Pourtant, à l'heure où tous les pouvoirs sont critiqués au point où le peuple en appelle à une démocratie directe, les français ignorent les conditions de recrutement des magistrats.

Les magistrats de demain rendront la justice au nom du peuple français.

Mais ils ne lui ressemblent pas.

Maya de Bergerac

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.