Retour sur l'affaire Polanski : des féministes incomprises

Il faut le dire : une personne féministe peut ne pas partager l'avis majoritaire - celui porté par Adèle Haenel - concernant le César du meilleur réalisateur attribué à Roman Polanski, le 28 février dernier, pour son film J'accuse, tout en restant bel et bien féministe.

Il y aurait le clan de Roman Polanski, qui prônerait l'impunité et souhaiterait protéger les violeurs en minimisant la souffrance des victimes, et le clan d'Adèle Haenel. Noir ou blanc. Et il nous faudrait absolument faire parti de l'un ou de l'autre. Non, je ne fais partie d'aucun de ces deux clans. Et celui d'Adèle Haenel n'a pas l'exclusivité de la dénonciation des violences faites aux femmes. Je suis féministe, je dénonce toute violence qui touche les femmes et les personnes perçues comme telles et pourtant je ne me reconnaît pas dans le clan de cette actrice.

En 1977, Roman Polanski a reconnu le viol de Samantha Gailey, une jeune fille âgée de treize ans à l'époque des faits. Il a été condamné par la justice américaine à quatre-vingt-dix jours de prison pour abus sexuel sur mineur. Il sera finalement libéré au bout de quarante-deux jours de détention pour conduite exemplaire. Aussi dérisoire soit sa peine, ce qui peut être vivement critiqué, Roman Polanski l'a purgée. Sous la pression des critiques de l'opinion publique, le juge a annoncé vouloir juger de nouveau Roman Polanski afin de le condamner à une nouvelle peine plus lourde. C'est dans ce contexte que le réalisateur a quitté les États-Unis.

N'y a-t-il pas une règle fondamentale de la justice qui a été bafouée ? Celle selon laquelle nul ne peut être jugé ou condamné plusieurs fois pour de mêmes faits : l'adage bien connu « non bis in idem ». La justice américaine l'a peut-être oubliée. Dans tous les cas, il serait trop simpliste de dire que Roman Polanski s'est soustrait à tout jugement en changeant de pays.

Depuis 2010, Roman Polanski a fait l'objet de nouvelles accusations de violences sexuelles. Cependant, aucune plainte n'a été déposée contre lui, les faits lui étant reprochés sont prescrits. Il n'y a donc pas de nouveau procès à son encontre. Or, sans procès, Roman Polanski est présumé innocent. Peu importe l'intime conviction du peuple sur sa culpabilité, elle ne saurait suffire à condamner un homme sans procès équitable. Le peuple ne peut se faire justice lui-même.

Faut-il rappeler le principe de la présomption d'innocence et ce qu'il implique ? Notre système judiciaire repose sur cette sécurité essentielle : pour éviter qu'un innocent ne soit condamné à tort, il convient de s'assurer pleinement de la culpabilité des personnes soupçonnées, quitte à laisser des coupables en liberté. L'idéal étant bien évidemment que tout coupable soit sanctionné et que tout innocent soit acquitté.

Dans tous les cas, Roman Polanski n'est pas déclaré coupable. De sorte qu'il a le droit, comme tout citoyen, de vivre pleinement sa vie. Faut-il séparer l'homme de l'artiste ? C'est la question que tout le monde se pose. Et pourtant, c'est un faux débat. La question pertinente est la suivante : est-ce qu'un criminel a le droit à une seconde chance après avoir purgé sa peine, sans être condamné à perpétuité par la société ? Ou, pire encore, est-ce qu'une personne soupçonnée de crime, mais qui n'est pas déclarée coupable, a le droit de vivre normalement ? Dans notre État de droit, la réponse est Oui.

À ce titre, Roman Polanski peut exercer sa profession et peut se voir attribué un César pour ses films s'il le mérite. Pourtant, dans le contexte, l'académie des Césars n'aurait pas dû lui remettre le César du meilleur réalisateur, sauf à expliquer dans quelle mesure elle entendait le faire. À défaut d'explication, décerner ou non un César à Roman Polanski revenait à prendre position pour ou contre l'impunité des violences faites aux femmes. Dans ce cas, il aurait été judicieux de refuser de juger le film du réalisateur, en expliquant que la remise ou non d'un César aurait été considérée comme une prise de position. Une autre hypothèse aurait consisté à attribuer un César au réalisateur tout en précisant que cela ne devait pas être considéré comme une prise de position.

La colère des femmes quant aux violences multiples qu'elles subissent est légitime. Cependant, elle doit s'exprimer de façon à lutter efficacement contre ces violences qu'elles dénoncent. Certaines s'indignent de la justice en laquelle elles ne croient plus. Dans ce cas, il faut demander des réformes. La justice privée, la vengeance et la violence n'ont jamais été des réponses satisfaisantes aux maux de la société.

Celles et ceux qui ne font pas parti du clan d'Adèle Haenel ont parfois été accusés de ne pas être de « vrais » féministes. Qui a le droit de dire qui est féministe et qui ne l'est pas ? Personne. Chacun est libre de se définir ou non féministe selon ses convictions, ses engagements.

En « défendant » Polanski, nous ne sommes pas complice de viol et de pédophilie. Pas plus que nous ne nions la souffrance de toutes les victimes de ces crimes. Nous ne cautionnons pas ces crimes qui doivent être condamnés.

Au lieu de se diviser, nous devrions toutes et tous nous écouter, échanger sur nos points de vues, mêmes divergents, et ce dans le respect. Une lutte principale et commune nous anime toutes et tous en tant que féministes : la lutte contre le patriarcat, le sexisme et les stéréotypes de genre. N'est-ce pas le plus important ? Alors continuons notre combat, ensemble, sans écarter celles et ceux qui ont une façon de penser différente de la nôtre.

Mélanie Cuelenaere

Juriste

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