Comment restaurer la confiance entre la police et les jeunes des quartiers à Paris ?

Alors que l’État vient d’être condamné, mardi 8 juin, pour faute lourde, à l’occasion d’un contrôle d’identité de trois lycéens mené en 2017 par des policiers gare du Nord, lequel avait été considéré comme « discriminatoire » par la cour d’appel de Paris, décision a également été prise, à la ville de Paris, de lutter efficacement contre les contrôles au « faciès »... (texte collectif)

Alors que l’État vient d’être condamné, mardi 8 juin, pour faute lourde, à l’occasion d’un contrôle d’identité de trois lycéens mené en 2017 par des policiers gare du Nord, lequel avait été considéré comme « discriminatoire » par la cour d’appel de Paris, décision a également été prise, à la ville de Paris, de lutter efficacement contre les contrôles au « faciès » et de pacifier les relations entre la police et les jeunes des quartiers : blancs, noirs, asiatiques, latinos, turcs ou arabo-musulmans...

La Ville de Paris pourrait, par exemple, proposer à l’État de tester une expérimentation avec la délivrance d’un récépissé lors des contrôles d’identité, dans une zone donnée, ce qui aurait pour effet, selon les chercheurs, d’une part de diminuer considérablement ce qui est devenu une routine pour les forces de l’ordre, et, d’autre part, de redonner force et solennité à cette procédure prévue par la loi (article 78-2 du Code de procédure pénale).

Alors qu’aujourd’hui, selon votre origine ou votre apparence, vous avez 20 fois plus de chances d’être contrôlé par la police, selon les estimations avancées par le Défenseur des droits (DDD), la Ville de Paris pourrait ainsi mettre fin à certains abus caractérisés ; elle pourrait, par exemple, se porter partie civile dans plusieurs procès retentissants, pour dénoncer des injures racistes, voire des violences sexistes, à l’appui de certains collectifs d’associations ou d’ONG

Pourquoi, également, ne pas réserver des temps d’écoute et de parole pour les policiers et/ou les jeunes qui sont décédés à la suite d’altercations, en faveur de la cohabitation de ces différents publics au sein de la capitale ? La mort ne doit pas nous séparer, mais au contraire nous unir dans la souffrance et la compassion...

Une nouvelle composition

Un gros effort pourrait également avoir lieu en matière de politiques de recrutement et de formation de la future police municipale parisienne. L’appréhension des mécanismes discriminatoires pourrait donner lieu à des séminaires, des jeux de rôle, des séances d’entraînement de foot, la formation des futurs policiers affectés sur les totems, c’est-à-dire des lieux de rencontre avec les usagers.ères, en lien avec les associations spécialisées sur la lutte contre le harcèlement de rue et les discriminations, dans chaque arrondissement… ; par ailleurs, si la Ville de Paris souhaite se doter d’une force bienveillante et exemplaire, celle-ci doit représenter la parité et la diversité de toutes les composantes de la population, pour faciliter le travail des policiers.

Pourquoi ne pas imaginer de nouveaux recrutement hors concours, via d’autres moyens de faire valoir ses atouts, comme par exemple les « badges de compétence » déjà testés à la Mission locale de Paris (MLP), et qui permettent de tester les futurs agents autrement que par l’acquisition de savoirs académiques, l’obtention de diplômes ou encore le capital social et culturel transmis par leur milieu familial.

Pourquoi ne pas modifier les méthodes de sélection, à travers des concours spécifiques réservés aux candidat.e.s d’origine modeste ? Certes, le statut de la fonction publique parisienne dépend d’un décret gouvernemental, et non de la compétence de la Ville. Mais le gouvernement actuel a démontré sa capacité à réformer et à refondre l’accès à la haute fonction publique ; les écoles du service public ont même intégré des prépas pour les futurs talents républicains, en vue de fabriquer une élite administrative à l’image du pays, blanche, noire, arabe, asiatique, latino, métissée…

Des incompréhensions persistantes

Les forces de l’ordre, comme les jeunes des quartiers, se trouvent dans une situation fragile. Il est temps de redonner foi en leur potentiel de sécurisation et de pacification de l’espace public, à travers de nouvelles grilles de lecture de l’intégration. Tandis que les conditions de travail des policiers ne se sont pas améliorées depuis des décennies, certains jeunes ressentent la présence de la police comme de l’occupation de territoires, qui leur appartiendraient…

En bute à des incompréhensions, il est encore temps de coordonner et de mieux communiquer sur les efforts de la Ville pour venir suppléer le travail de la police nationale, en dehors de toute autorité hiérarchique. Il ne s’agit pas de désigner des « coupables », car chacun sait combien l’adoucissement et l’atténuation de l’hostilité des relations entre policiers et jeunes de quartiers est une tâche difficile.

Il est possible néanmoins d’espérer trouver des solutions pour partager, pour éviter pour les délinquants de piller lors des manifestations, avec les violences policières qui s’en suivent ; pour promouvoir une réelle connivence entre les policiers et les jeunes, autrement que comme la captation et la récupération d’une clientèle électorale.

Les relations entre les policiers et les jeunes de quartier méritent des propositions fortes, autres que toutes celles imaginées jusqu’à présent ; elles nécessitent des moyens supplémentaires, une « gymnastique » et une ingénierie juridique susceptibles de casser les tabous, de briser les fausses bonnes idées, les préjugés, les clichés, véhiculés inconsciemment... En faisant par exemple venir les jeunes adolescents de toutes les origines au sein des commissariats, en faisant s’exprimer les brigadiers issus des diversités pour raisonner leurs collègues trop zélés… Trop de drames, trop d’assassinats, trop de violences, trop d’injures, trop de révoltes sans résultats, il est temps de dire stop !

Des forces intermédiaires

Il existe des forces intermédiaires qui peuvent jouer un rôle d’instruction, d’éducation, d’apprentissage, de passage entre l’illégalité et la règle. Jusqu’à présent, il s’agissait d’un jeu à « somme nulle », entre des policiers acculés à faire valoir leur orgueil et des jeunes à qui on inculque le respect dès le plus jeune âge.

La spirale de la violence n’est pas une fatalité ; les lynchages ne sont pas admissibles ; les rodéos, les fouilles illégales, les trafics, les rixes, les bandes… doivent se taire, pour en extraire un nouveau cercle vertueux entre la police et les jeunes des quartiers.

Soyons terre à terre vis-à-vis de ces composantes indispensables au « vivre ensemble » et à l’État : proposons des solutions acceptables et raisonnables pour les pouvoirs publics ; redonnons, par exemple, aux citoyens les moyens de juger leur environnement ; parfois, en effet, la police est vécue comme oppressante, tandis que le besoin de sécurité n’a jamais été aussi criant dans les quartiers prioritaires. La confiance doit se regagner ! Il faut apprendre à « décoloniser les consciences », à « déconstruire les imaginaires », à « déboulonner les stéréotypes »… pour redonner force et fierté à la norme qui s’applique à toutes et à tous, en vertu du principe d’égalité.

par Mehdi Thomas ALLAL,
Maître de conférences à Sciences Po
Responsable du pôle vivre « ensemble «  du think tank Le Jour d’Après (JDA)

Kossi ATSU,
Conseiller politique

& Nadjib SELLALI,
Journaliste-Reporter d’images

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.